Quatre mois. C’est le temps qu’il a fallu au Shanael pour qu’Anthony Denon décroche sa troisième étoile Michelin — la première sur une adresse qui lui appartient. Ouvert en décembre 2025 dans le vieux Toulon, le restaurant pose une question que le Guide ne formule pas : que fait un chef formé chez Ducasse quand il cuisine pour lui ?
Le plat qui dit le plus long sur Denon n’est pas le plus spectaculaire de sa carte. Des artichauts juste saisis, un accord boudin noir et pomme, un jus végétal. Trois éléments, zéro esbroufe. La saison dicte, le geste organise, la protéine est un contrepoint plutôt qu’une vedette. Ce rapport inversé entre le végétal et l’animal n’est pas une posture : il est documenté depuis l’Auberge du Jeu de Paume à Chantilly, où Denon développe, à partir de 2018, un travail sur le végétal et le zéro-déchet qui trouvera sa forme écrite dans Il en reste !, publié en 2022.
La trajectoire qui mène à cet artichaut est pourtant construite dans le registre opposé. École hôtelière Médéric à 17 ans, puis les brigades de palace en séquence — Les Ambassadeurs au Crillon avec Jean-François Piège et Christophe Saintagne, le Louis XV à Monaco, le Meurice, le Plaza Athénée : autant de cuisines où la précision technique se mesure en millimètres et où le produit noble est la norme, pas l’exception. C’est au Rech que Denon prend sa première place de chef — un restaurant de poissons et fruits de mer, rue des Ternes, qui force une autre forme de discipline : celle du produit unique travaillé dans toute son extension.
Ce que Shanael construit dans cette continuité, c’est une grammaire fondée sur l’association inattendue plutôt que sur la hiérarchie de la matière. Trévises et grenades caramélisées avec pigeon au beurre noisette dans l’idée d’une salmi — une préparation traditionnelle de gibier, réactivée ici par la tension entre l’amer de la chicorée et l’acidité du fruit. Blettes et agneau de lait confit, avec un jus que le dossier nomme « souvenir d’été » : une réduction qui porte l’empreinte d’une saison passée dans la matière grasse. En dessert, du kiwi infusé au poivre Timut — une baie népalaise aux notes d’agrumes, distincte du poivre noir dans sa structure aromatique — avec une marmelade contemporaine et une meringue. Denon travaille la précision variétale là où d’autres se contenteraient de « poivre exotique ».
La salle, dont les murs de pierre claire taillée s’accordent avec un mobilier bois sans ornement, cadre une cuisine qui refuse de compenser par le décor ce qu’elle entend résoudre dans l’assiette. Toulon n’est pas Paris. C’est, selon toute apparence, le point.













































