L’intelligence artificielle promet d’alléger les gestes, d’accélérer les décisions, de fluidifier les mondes. Mais derrière chaque modèle, chaque requête, chaque centre de données, une réalité plus ancienne reprend ses droits : l’électricité. À VivaTech, Pablo Koziner a rappelé que la prochaine frontière de l’IA ne sera peut-être pas logicielle, mais industrielle.
Pendant vingt ans, l’énergie fut traitée comme une arrière-scène. Elle devait être disponible, stable, aussi invisible que possible. Les industries numériques s’y raccordaient comme on branche une lampe. La croissance semblait pouvoir se penser en lignes de code, en puissance de calcul, en levées de fonds. Puis l’intelligence artificielle a fait revenir les électrons dans la conversation.
Le paradoxe est presque élégant : la technologie la plus abstraite de notre époque dépend d’une infrastructure lourde, lente, territoriale. Le modèle le plus avancé a besoin de turbines, de transformateurs, de câbles, de permis, de réseaux, de délais de construction. L’IA parle le langage de l’instantané ; l’énergie répond avec la temporalité du béton, du cuivre et des politiques publiques.
Selon Pablo Koziner, l’électricité représente aujourd’hui autour de 20 à 23 % de la consommation énergétique mondiale. La trajectoire évoquée conduit vers une part beaucoup plus importante d’ici 2050, portée par l’électrification des usages : véhicules, chauffage, industrie, centres de données. Le chiffre n’est pas seulement technique. Il dit le déplacement d’un monde où l’énergie était brûlée vers un monde où elle doit circuler.
Le réseau, cette couture invisible
La tentation serait de réduire le sujet à la production : plus de solaire, plus d’éolien, plus de nucléaire, plus de gaz. Koziner déplace pourtant la focale. La question décisive n’est pas seulement de produire davantage d’électricité, mais de la transporter, de la stabiliser, de l’amener là où la demande se concentre.
Le réseau devient ainsi l’infrastructure critique de l’IA. Non pas un simple support, mais la condition de possibilité. Une grille électrique robuste permet d’intégrer davantage d’énergies renouvelables, de gérer les variations, d’éviter les goulets d’étranglement. Une grille fragile transforme chaque ambition numérique en promesse suspendue.
Il y a dans cette idée une leçon que les Maisons connaissent intimement. L’excellence ne tient pas seulement à l’objet visible. Elle repose sur ce qui ne se voit pas : la doublure, la tension d’un fil, l’équilibre d’une structure, la précision d’un geste préparatoire. L’IA aura, elle aussi, sa doublure. Elle sera électrique.
La fin de l’énergie comme commodité
L’un des basculements majeurs décrits à VivaTech tient au comportement des grands consommateurs d’électricité. Les hyperscalers ne se contentent plus d’acheter de l’énergie. Ils s’impliquent dans sa conception, sa localisation, sa sécurisation. Ils entrent dans des discussions qui relevaient autrefois des énergéticiens, des développeurs d’infrastructures ou des opérateurs de réseau.
Ce changement est considérable. L’IA ne consomme pas comme une usine classique. Ses besoins peuvent varier en quelques millisecondes. La charge monte, descend, se déplace. Elle exige des systèmes capables d’absorber des variations rapides sans compromettre la stabilité de l’ensemble. La discussion ne porte donc plus seulement sur la fourniture d’une machine ou d’un équipement, mais sur l’architecture complète : de la production jusqu’au rack.
Dans cette nouvelle grammaire, l’énergie cesse d’être une ligne de coût. Elle devient un actif stratégique. Celui qui dispose d’un accès fiable, abondant et compétitif à l’électricité peut entraîner, héberger, déployer. Celui qui ne l’a pas dépendra des autres.
Le Détail
Pablo Koziner avance que les centres de données représentaient environ 2 à 3 % de la consommation électrique américaine en 2025. D’ici la fin de la décennie, cette part pourrait dépasser 10 %. Ce passage d’un usage périphérique à une consommation structurelle explique pourquoi il parle d’un supercycle électrique : non pas une tension passagère sur les prix, mais une reconfiguration longue des besoins en réseaux, en génération et en stockage.
Souveraineté numérique, souveraineté énergétique
Le débat européen sur l’intelligence artificielle s’est longtemps concentré sur les modèles, les talents, la régulation, la donnée. Ces sujets demeurent essentiels. Mais ils restent incomplets si l’on oublie le socle énergétique.
Une IA souveraine ne se décrète pas uniquement par un cadre juridique ou par le financement d’acteurs nationaux. Elle suppose des infrastructures capables de soutenir l’entraînement, l’inférence, le stockage, la sécurité des données. Elle suppose aussi un coût de l’électricité compatible avec la compétition internationale.
C’est ici que l’écart devient politique. Si les États-Unis, certaines régions d’Asie ou le Moyen-Orient disposent d’une énergie plus abondante ou moins coûteuse, l’Europe ne pourra pas se contenter d’un discours de souveraineté. Elle devra résoudre l’équation industrielle qui la sous-tend.
La question n’est donc plus seulement : où sont nos modèles ? Elle devient : où sont nos mégawatts ?
Le retour d’une énergie pilotable
Dans cette configuration, le nucléaire retrouve une place centrale. Koziner évoque les petits réacteurs modulaires, notamment un projet en construction au Canada d’une capacité de 300 MW, présenté comme capable d’alimenter 300 000 foyers et d’occuper l’équivalent d’un terrain de football. L’intérêt est clair : une production décarbonée, continue, pilotable.
Mais le luxe du temps long impose ici encore sa règle. La valeur d’une technologie ne tient pas seulement à sa promesse. Elle tient à sa capacité à être construite, financée, autorisée, répétée. Le nucléaire modulaire ne sera décisif que s’il parvient à sortir du prototype et à entrer dans une logique d’échelle, à un coût acceptable.
La même prudence vaut pour les centres de données souverains, les infrastructures déconnectées du cloud global, les implantations au Moyen-Orient ou les projets plus spéculatifs de centres de données en orbite. L’époque adore les visions. L’infrastructure, elle, réclame des preuves.
Ce que l’IA oblige à regarder
L’intervention de Pablo Koziner a le mérite de déplacer le récit. Elle rappelle que la modernité numérique ne flotte pas hors du monde physique. Elle dépend de matières, de chaînes d’approvisionnement, de contraintes géographiques, de politiques publiques, de choix industriels. L’IA ne supprime pas le réel. Elle le rend plus exigeant.
Pour les Maisons, cette leçon dépasse la technologie. Chaque usage d’IA — création d’images, personnalisation, service client, analyse de données, automatisation éditoriale — repose sur une infrastructure dont le coût économique, énergétique et stratégique deviendra de plus en plus visible.
Demain, l’élégance numérique ne se mesurera pas seulement à la qualité d’une interface ou à la finesse d’un modèle. Elle se mesurera aussi à la sobriété de son architecture, à la pertinence de ses usages, à la capacité d’une organisation à ne pas confondre puissance et volume.
L’IA a longtemps été présentée comme une intelligence sans corps. VivaTech rappelle qu’elle a une anatomie : des centres de données, des réseaux, des réacteurs, des câbles, des ingénieurs, des territoires. La prochaine rareté ne sera peut-être pas l’algorithme. Ce sera l’électron disponible au bon endroit, au bon moment, au bon prix.

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