À Wingen-sur-Moder, quinze ans de cristal comme terrain d’épreuve

by Pascal Iakovou
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L’été 2026 devait être une célébration. Il ressemble davantage à un bilan de résistance des matériaux.

Cristallisation — Regard sur 15 ans de Lalique Art, l’exposition que le Musée Lalique présente jusqu’au 1er novembre dans le village alsacien où la Manufacture a été fondée en 1921, rassemble 33 pièces issues de treize collaborations engagées depuis 2011. Treize artistes, architectes ou fondations. Quarante-cinq ans de pratiques plastiques accumulées. Et, au fond, une question que le titre laisse à peine formuler : que se passe-t-il quand des univers visuels construits sur des logiques étrangères au verre s’imposent à une Maison dont le savoir-faire est précisément la maîtrise du verre ?

La réponse n’est pas dans les vitrines. Elle est dans les échecs que les pièces exposées ne montrent pas — les ratés de four, les formules écartées, les moules refaits. Ce que raconte cette rétrospective, entre les lignes, c’est la marge d’adaptation d’un atelier confronté à des exigences qui ne lui appartiennent pas.

La première collaboration, en 2011, donnait déjà la mesure du défi. Traduire l’IKB — ce bleu outremer qu’Yves Klein avait mis au point à partir de 1956 et qui repose sur une saturation chromatique sans équivalent dans la pigmentation ordinaire — dans le cristal nécessitait une formulation spécifique. La Maison a développé une composition à base d’oxydes de cuivre et de cobalt pour approcher cette profondeur. La Victoire de Samothrace résultante, haute de 495 mm, tirée à 83 exemplaires en cire perdue, doit sa densité chromatique autant à la chimie du cristal qu’à la sculpture elle-même.

La cire perdue est au cœur de l’exposition. René Lalique l’avait utilisée pour ses pièces uniques ou de petite série — ces créations qui se distinguaient de sa production catalogue. Lalique Art l’a réactivée comme méthode principale pour les collaborations, y compris pour des pièces où la technique originelle devait se plier à des morphologies que René Lalique n’avait jamais envisagées. Mario Botta a livré en 2016 un vase cubique de 400 × 400 × 170 mm, entièrement hérissé de pyramides dont les facettes sont travaillées alternativement en finition mate et brillante — un traitement à froid, appliqué après la coulée, qui démultiplie la diffraction de la lumière naturelle. Botta a dit de ce vase qu’il pouvait être interprété comme la miniature d’un grand palais, en référence au Palazzo dei Diamanti de Ferrare. La fabrication, elle, relevait d’une autre logique : les pyramides régulières d’un brutaliste, obtenues par un cristallier.

La contrainte n’est pas toujours géométrique. Elle peut être rhéologique. Pour le vase Tandrillah d’Elizabeth de Portzamparc (2019, H. 394 mm), la torsade du corps en soufflé-moulé imposait une conception de moule qui n’avait pas d’équivalent dans le répertoire de la Manufacture. La coupe en biais de l’ouverture constituait un défi supplémentaire. Le contraste entre les finitions satinées et repolies, que la Maison maîtrise, se trouvait ici mis au service d’une architecture d’eau — le vase évoque le mouvement d’un liquide figé en plein élan.

Deux années d’échanges avec les artisans de la Manufacture ont été nécessaires pour faire sortir des fours de Wingen-sur-Moder les Sirènes de Terry Rodgers (2017) — neuf silhouettes hyperréalistes en cristal, en cire perdue, sur fond de vase Bacchantes revisité. Quatre années pour la collaboration avec James Turrell, qui a conduit à 42 panneaux lumineux et deux flacons de parfum, dont les corps agissent comme des prismes de réfraction. Turrell travaille la lumière comme matériau depuis les années 1960 ; la Manufacture travaille le cristal comme conducteur de lumière depuis plus d’un siècle. La question posée par leur rencontre n’était pas esthétique. Elle était technique : comment un cristallier alsacien encode-t-il, dans la masse d’un flacon, les propriétés optiques d’un Ganzfeld ?

Marc Larminaux, directeur artistique de la Maison, a décrit ces collaborations comme des aventures humaines singulières, fondées sur l’écoute et l’expérimentation — un dialogue permanent qui force à faire évoluer les savoir-faire. La formule est sobre. Elle dit néanmoins quelque chose de précis sur la nature de l’institution : non pas un prestataire qui exécute, mais un atelier qui résiste, qui négocie, qui parfois recule, et qui en ressort techniquement différent.

L’exposition Cristallisation réunit 33 pièces. Ce qu’elle expose vraiment, c’est la plasticité d’un savoir-faire — sa capacité à absorber des contraintes étrangères sans se dissoudre. En Alsace, dans le village où la verrerie tourne depuis 1921, c’est une forme de résilience silencieuse que le cristal rend visible.


Détail — Pour restituer l’IKB d’Yves Klein dans le cristal de la Victoire de Samothrace (2011, 83 exemplaires, H. 495 mm), la Maison Lalique a développé une formule à base d’oxydes de cuivre et de cobalt. La cire perdue, technique de René Lalique pour ses pièces uniques, a été mobilisée pour l’ensemble des éditions d’art, y compris les formes les plus complexes — vase cubique à pyramides de Mario Botta, silhouettes hyperréalistes de Terry Rodgers, tête rasée de Fang Lijun (192 × 220 × 164 mm, 2026).

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