Henry Jacques imagine Les Toupies, un parfum qui ne se dit qu’à deux

by PASCAL IAKOVOU
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Il y a des parfums que l’on porte seul, et des parfums que l’on porte en miroir. Avec Les Toupies, Henry Jacques choisit la seconde voie : trois duos olfactifs, chacun niché dans un flacon de cristal taillé comme une pierre précieuse, conçus pour se répondre plutôt que pour se suffire.

La maison, spécialiste discrète de la haute parfumerie sur mesure, ne présente pas ici une simple collection de fragrances mais une collection d’objets — des flacons soufflés à la bouche et façonnés à la main, dont la complexité de faces planes et d’angles évoque, dit-on chez Henry Jacques, les multiples facettes d’une pierre précieuse. Trois années de développement ont été nécessaires pour aboutir à cette forme, imaginée par Christophe Tollemer, directeur artistique de la maison, en collaboration avec les artisans verriers. Le pari est risqué : à l’heure où le marché du parfum de niche multiplie les flacons identiques pour mieux concentrer l’attention sur le jus, Henry Jacques fait l’inverse et revendique le contenant comme œuvre à part entière, indissociable du parfum qu’il abrite.

Un dialogue en trois actes

Ce qui distingue Les Toupies d’une collection classique, c’est sa grammaire : chaque duo se découvre d’abord séparément, puis se réunit pour révéler une troisième présence, celle qui naît de la rencontre. Mr. H & Mrs. Y ouvre le bal en hommage direct aux fondateurs de la maison, Henry Cremona et son épouse Yvette. Mr. H articule feuille de cèdre, géranium, bois de santal, tabac et ambre — une signature sombre et boisée. Mrs. Y lui oppose un bouquet lumineux d’ylang-ylang, de rose de Damas et de jasmin, adouci par l’iris et le muguet. Le duo fonctionne comme un portrait de couple : deux tempéraments qui ne se ressemblent pas mais qui, en histoire commune, se complètent.

Fanfan & Galileo prend une tournure plus instinctive. Galileo mêle patchouli, lavande et mandarine d’Italie avant de dévoiler tabac, myrrhe et ambre ; Fanfan lui répond par le safran et la rose de Damas, liés par une touche de lavande qui sert de fil conducteur entre les deux flacons. Le troisième duo, N°16 & N°81, opte pour l’abstraction : deux expressions contemporaines qui se rencontrent dans la tension entre précision et nuance. N°81 associe bergamote, pamplemousse et notes fumées, boisées et épicées ; N°16 dévoile une rose de mai délicate, lumineuse et miellée. Ici, pas d’anecdote biographique — seulement le jeu formel de deux matières qui se cherchent.

Une pièce rare, pas une pièce unique

Produites en édition limitée, ces créations restent accessibles à quelques centaines de passionnés de parfum, précise la maison, qui peuvent ensuite les redécouvrir au quotidien à travers les différentes formes proposées par Henry Jacques — une manière de faire vivre une pièce de collection sans la figer sous verre. C’est là le paradoxe assumé de la collection : elle est pensée comme une sculpture olfactive, où le parfum et le flacon sont indissociables, mais elle ne renonce pas à l’usage. Le cristal n’est pas un écrin qu’on regarde une fois avant de le ranger ; il est fait pour être manipulé, vidé, rempli à nouveau.

Cette tension entre rareté et usage rejoint une question plus large que pose aujourd’hui la haute parfumerie : comment continuer à fabriquer de l’exception dans un marché saturé de nouveautés ? La réponse d’Henry Jacques ne passe ni par la surenchère de matières premières ni par le storytelling patrimonial habituel, mais par une contrainte formelle simple — le duo. En obligeant chaque fragrance à exister en miroir d’une autre, la maison invente une manière de raconter une histoire de couple, de filiation ou de tension esthétique, sans jamais avoir besoin de l’expliciter dans un texte marketing.

Reste à savoir comment ce principe de duo résistera à l’épreuve du temps commercial : une collection pensée pour être découverte à deux impose, structurellement, un rythme d’achat et de découverte différent de celui du flacon solitaire. Henry Jacques semble parier que ses clients ont, eux aussi, appris à aimer les choses qui ne se racontent qu’à plusieurs.

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