Home Art de vivreMoynat à Milan : la malle comme architecture de mémoire

Moynat à Milan : la malle comme architecture de mémoire

by pascal iakovou
0 comments

Via Monte Napoleone impose un rythme. Celui des façades alignées, des seuils maîtrisés, des intérieurs qui ne se livrent qu’après une transition lente. C’est dans un palazzo du XVIe siècle, au numéro trois, que la Maison Moynat installe sa première boutique italienne — un choix moins commercial que topographique : s’inscrire dans une stratification.

Fondée en 1849 comme malletier, Moynat a construit son langage autour d’un objet fonctionnel : la malle. Un volume contraint, pensé pour le déplacement, ajusté aux carrosseries automobiles naissantes, équipé de toiles imperméables et de systèmes de fermeture brevetés.   Ce vocabulaire technique sert ici de point de départ, non de conclusion.

L’ouverture milanaise ne se contente pas d’un espace de vente. Elle introduit une exposition en trois séquences, chacune travaillant la malle comme une hypothèse.

La première, conçue par Hall Haus, opère un glissement vers le registre graphique. Sur la page deux du document, l’installation Trunk Haus System s’appuie sur la logique d’empilement des archives Moynat pour la rapprocher des structures de sound systems urbains.   Les malles deviennent modules répétitifs, presque des unités acoustiques. Le monogramme historique « M » se confronte à un vocabulaire visuel contemporain. Ce n’est plus un objet de voyage, mais un dispositif de rassemblement.

La deuxième intervention, Parkour, imaginée par Marianna Ladreyt, modifie l’échelle. Les malles sont traduites en blocs de mousse recouverts de matériaux plastiques issus de bouées recyclées.   Les détails techniques — poignées, clous, fermoirs — sont conservés, mais rendus manipulables. Le visiteur n’observe plus : il déplace, assemble, reconfigure. La malle quitte le registre de l’objet pour entrer dans celui du corps.

Le troisième mouvement, signé Michael Samuels, radicalise cette transformation. Les malles — certaines issues de laboratoires des années 1960, d’autres provenant d’un musée londonien fermé en 2022 — sont assemblées en structures verticales.   L’une d’elles prend la forme d’une colonne étroite, presque instable. Une autre intègre une échelle, un vase en verre scandinave, une chaise Bauhaus inversée. La fonction disparaît. Reste la matière : bois, cuir, métal, patine.

C’est ici que le projet bascule. La malle, initialement conçue pour contenir et protéger, devient support de mémoire. Les traces d’usage — usure, marques, transformations — ne sont pas effacées mais intégrées à la composition. L’objet cesse d’être utilitaire pour devenir archive visible.

Détail

  • Adresse : 3 Via Monte Napoleone, Milan
  • Bâtiment : palazzo du XVIe siècle
  • Fondation de la Maison : 1849
  • Installations :
    • Trunk Haus System (Hall Haus)
    • Parkour (Marianna Ladreyt)
    • The Footprints of Travelers (Michael Samuels)
  • Matériaux : malles d’archives, valises années 1960, éléments recyclés, mobilier détourné

L’ensemble compose une lecture en trois temps : volume, usage, mémoire. Une progression qui dépasse le cadre d’une ouverture de boutique.

Dans un contexte comme le Milano Design Week, où le mobilier domine, Moynat introduit un objet qui n’a jamais été pensé pour l’habitat mais pour le déplacement. En le fixant dans l’espace, en le redéployant comme structure ou comme sculpture, la Maison interroge implicitement une question plus large : que reste-t-il d’un objet conçu pour le mouvement lorsqu’il cesse de voyager ?

Related Articles