Il y a des collections qui accumulent. Et puis il y a celles qui racontent une manière de voir, d’aimer, de survivre, de désirer. Celle que Sir Elton John a commencée en 1991, puis constituée avec David Furnish, appartient à cette seconde catégorie. Elle ne se contente pas de réunir des chefs-d’œuvre : elle dessine une autobiographie en images, un atlas sensible où la mode, la célébrité, le corps, la lutte et la vulnérabilité s’entrelacent dans une même pulsation.
Du 12 juin au 27 septembre 2026, le Jeu de Paume présente « Fragile beauté », exposition consacrée aux photographies issues de la collection de Sir Elton John et David Furnish. Produite par le Victoria and Albert Museum à Londres, cette étape parisienne réunit plus de 300 tirages, réalisés des années 1950 à nos jours, et met en lumière le travail de plus de 90 photographes internationaux. La liste donne le vertige : Robert Mapplethorpe, Herb Ritts, Nan Goldin, Diane Arbus, William Klein, Ryan McGinley, Ai Weiwei, Irving Penn, Richard Avedon, et bien d’autres figures majeures de la photographie moderne et contemporaine.
Le titre, « Fragile beauté », dit beaucoup. Il ne s’agit pas ici d’une beauté décorative, lisse, arrêtée. La beauté dont il est question tremble, expose, résiste. Elle surgit dans un portrait de musicien, dans un corps masculin photographié comme territoire de désir, dans une image de mode devenue icône, dans un document de lutte politique, dans un visage connu que la célébrité n’a pas encore figé en mythe.
Sir Elton John le formule avec une simplicité lumineuse : « Comme lorsque l’on écrit une chanson, il y a, quand on prend une photographie, un peu de chance et de hasard – quelque chose se produit au bon moment et il faut avoir l’intelligence d’appuyer sur le déclencheur. » La phrase pourrait servir de clé à toute l’exposition. Elle rappelle que la photographie est affaire de maîtrise, certes, mais aussi de disponibilité au moment, à l’accident, à l’apparition.
Premier territoire de fascination pour Sir Elton John lorsqu’il débute sa collection, et passion de longue date de David Furnish, la mode occupe une place centrale dans le parcours. Elle apparaît à travers des images signées Herb Ritts, Horst P. Horst ou Irving Penn, ce dernier ayant été le premier photographe dont le couple a entrepris de collectionner les œuvres de manière approfondie. Dans ces images, la mode n’est jamais seulement vêtement : elle devient architecture du regard, théâtre du corps, fabrication d’une présence.
L’exposition s’attarde également sur les grandes figures de la musique, du cinéma et de l’art, ces silhouettes qui ont façonné l’imaginaire du XXe siècle et continuent de hanter notre culture visuelle. Marilyn Monroe, Doris Day, Elvis Presley, Miles Davis, Chet Baker : autant d’icônes saisies dans cette zone trouble où l’image publique rencontre une forme de vérité plus intime. Chez Elton John et David Furnish, la célébrité n’est pas collectionnée comme un trophée, mais comme une matière émotionnelle, liée à l’admiration, au destin, à la fragilité des êtres exposés à la lumière.
L’un des axes les plus puissants de « Fragile beauté » réside dans la question du désir, notamment à travers la représentation du corps masculin. La collection accorde une place importante aux artistes queers ou s’identifiant comme tels, parmi lesquels George Platt Lynes, Peter Hujar, Wolfgang Tillmans et Ryan McGinley. Elle inclut également des ensembles liés à la libération homosexuelle, comme la série « Christopher Street » de Sunil Gupta ou les images de William Klein consacrées à l’activisme d’Act Up. La photographie y devient langage d’émancipation, mais aussi archive de communautés longtemps tenues en marge de l’histoire officielle des images.
Le cœur émotionnel de l’exposition semble battre autour de Nan Goldin et Robert Mapplethorpe, deux figures majeures aux yeux de Sir Elton John et David Furnish. L’œuvre « Thanksgiving » de Nan Goldin, composée de 149 tirages Cibachrome conçus pour être accrochés ensemble du sol au plafond, est présentée comme un véritable autel à la non-conformité. Réalisée entre 1973 et 1999, elle plonge dans l’intimité de l’artiste à Boston et New York, auprès de ses amis, de ses amants, de ceux qui ont traversé sa vie et dont beaucoup ont disparu. Ici, la photographie cesse d’être simple représentation ; elle devient mémoire vivante, blessure, constellation affective.
Cette dimension de vulnérabilité traverse aussi les travaux de Philip-Lorca diCorcia, notamment avec « Hustlers », série consacrée à de jeunes prostitués dans les quartiers difficiles de Los Angeles au début des années 1990. L’œuvre, parmi les préférées d’Elton John, rappelle que la beauté peut être inséparable de l’inconfort, de la précarité, de la mise en scène et de la vérité trouble des existences.
La section consacrée au reportage prolonge cette tension entre image et histoire. Elle réunit des photographies liées à des moments clés du monde contemporain, parmi lesquels le mouvement des droits civiques des années 1960 et les attentats du 11 septembre 2001. Certaines œuvres acquises après la présentation de l’exposition au Victoria and Albert Museum seront montrées pour la première fois au Jeu de Paume, signe que cette collection demeure vivante, en mouvement, attentive au présent autant qu’à l’histoire.
Duncan Forbes, conservateur en chef de la photographie au V&A, décrit « Fragile beauté » comme « un palimpseste de possibilités », invitant chaque visiteur à trouver son propre chemin dans les images. La formule est juste. Une telle exposition ne se parcourt pas seulement comme une chronologie ou une démonstration de goût. Elle fonctionne par affinités, par chocs, par reconnaissances soudaines. On y entre par la mode, on en ressort par la politique. On croit regarder une star, et c’est une époque qui apparaît. On croit admirer une composition, et c’est une identité qui s’affirme.
Au Jeu de Paume, lieu historiquement lié aux écritures photographiques, « Fragile beauté » prend une résonance particulière. Elle rappelle que la collection privée, lorsqu’elle atteint ce niveau d’exigence et de cohérence, peut devenir un récit culturel. Celle d’Elton John et David Furnish, forte de plus de 7 000 tirages couvrant les XXe et XXIe siècles, ne cherche pas à neutraliser les images dans le prestige de la possession. Elle les garde vibrantes, chargées d’affects, de combats, d’élégance et de contradictions.
Il faut sans doute voir dans cette exposition autre chose qu’un rassemblement de grands noms. « Fragile beauté » parle de regard, de désir, de survivance. Elle raconte comment deux collectionneurs ont construit, photographie après photographie, un musée intime où l’histoire de l’art croise l’histoire des corps, des icônes, des minorités, des drames et des libertés conquises. Et c’est peut-être là que réside sa vraie puissance : dans cette manière de montrer que la beauté, lorsqu’elle est vraiment fragile, n’est jamais faible. Elle est au contraire ce qui résiste le mieux au temps.

1. Harley Weir
Boys Don’t Cry, Senegal, 2015
© Harley Weir

Melvin Sokolsky
Over New York, 1963
Melvin Sokolsky, courtesy of Fahey/Klein Gallery,
Los Angeles.

© Eve Arnold / Magnum Photos

© Susan Meiselas /
Magnum Photos

© Herman Leonard Photography, LLC

John Florea
Doris Day Poodles, April in Paris, 1960
© John Florea, courtesy of Fahey/Klein
Gallery, Los Angeles

Tom Bianchi
Untitled, 368
Fire Island Pines, 1975-1983
© Tom Bianchi
courtesy of Fahey Klein Gallery, Los Angeles

Walter Pfeiffer
Untitled, 1975
© Walter Pfeiffer

Nan Goldin
Anthony by the sea, Brighton, England, 1979
Thanksgiving, 1973-1999
© Nan Goldin. Courtesy de l’artiste et de la galerie Gagosian

Pirkle Jones
Black Panthers from Sacramento, Free Huey Rally, 1968
© The Regents of the University of California. Courtesy Special Collections, University Library,
University of California, Santa Cruz. Ruth-Marion Baruch and Pirkle Jones Photographs.

In the Path of Fire, 2025
Associated Press/Alamy/Ethan Swope
