À Modène, trois prototypes roulaient dissimulés. Derrière leurs habillages géométriques — motif classique des essais routiers — se jouait quelque chose de plus intéressant que des mises au point techniques.
Il existe une tension particulière dans le fait de cacher une voiture de sport italienne. Maserati, Maison fondée sur la visibilité — sur le son, sur la ligne, sur l’ostentation maîtrisée d’un V8 ou d’un V6 lancé à pleine charge — enroule ses prototypes de vinyle pour disparaître dans la circulation de la Via Emilia. Ce geste, anodin dans l’industrie automobile, prend ici une résonance symbolique.
Modène, laboratoire permanent
Les routes autour de Viale Ciro Menotti ne sont pas choisies par hasard. La région offre une géographie de test complète : rues urbaines engorgées, routes vallonnées des Apennins, voies rapides à régime soutenu. Pour la GranTurismo, la GranCabrio et le Grecale, les données recueillies par les pilotes d’essai professionnels serviront au réglage final des véhicules — calibration des suspensions, comportement des transmissions, réponse des motorisations dans leurs différentes déclinaisons.
Or ces déclinaisons disent tout de l’époque. La GranTurismo existe aujourd’hui en deux versions : un V6 essence haute performance, et la GranTurismo Folgore, première Maserati 100 % électrique de l’histoire de la Maison. Le Grecale propose une architecture hybride quatre cylindres en entrée de gamme, mais aussi sa propre version Folgore. La GranCabrio Folgore complète le tableau. En quelques années, la Maison modénaise a constitué une gamme électrique complète, sans liquider son âme thermique.
Le paradoxe du Trident
C’est là où Maserati occupe une position inconfortable et fascinante dans le paysage automobile de luxe. Contrairement à Ferrari, qui protège son V12 comme un dogme, ou à Porsche, qui a bâti sa conversion électrique sur la rupture assumée (Taycan comme geste fondateur), Maserati avance en parallèle. Le V6 Neptune — moteur 100 % Maserati intégrant des technologies issues de la Formule 1, qui propulse le coupé MCPURA et son cabriolet MCPURA Cielo — et la GranTurismo Folgore coexistent dans la même gamme, avec la même étoile à trois branches sur le capot.
Cette coexistence n’est pas de la timidité stratégique. C’est une hypothèse sur la clientèle du luxe automobile : elle ne veut pas choisir. Elle veut que la Maison décide à sa place — selon le territoire, l’usage, l’humeur. L’adepte de la Folgore sur circuit urbain et celui du V6 sur route de montagne ne sont peut-être pas deux personnes différentes.
La MCXtrema comme preuve par l’extrême
À l’autre bout du spectre, la MCXtrema — 62 unités, homologuée exclusivement pour la piste — rappelle que Maserati n’a jamais complètement tourné le dos à la compétition. Son retour en championnat à roues couvertes avec la GT2 Stradale (version homologuée pour la route de la GT2) constitue une relégitimation sportive qui irrigue l’ensemble de la gamme. Dans le luxe automobile comme ailleurs, la performance de circuit reste le référentiel ultime — même pour l’esthète qui ne posera jamais son Grecale sur un bitume de course.
Les camouflages photographiés à Modène ce printemps ne dévoilent rien de spectaculaire. Pas de rupture de design, pas de nouveau modèle annoncé. Simplement une Maison qui continue à faire ce qu’elle fait depuis 1914 : mettre au point des voitures sous le soleil d’Émilie-Romagne, à quelques centaines de mètres de l’usine où tout a commencé.
La différence, en 2026, c’est que certaines de ces voitures roulent en silence.










