Home Horlogerie et JoailleriePiaget rouvre au 16 Place Vendôme : Rafael de Cárdenas et la boutique comme programme

Piaget rouvre au 16 Place Vendôme : Rafael de Cárdenas et la boutique comme programme

by pascal iakovou
0 comments

La Place Vendôme tolère mal la médiocrité et récompense peu l’originalité. Chaque façade y signale une présence, chaque rénovation une ambition. Quand Maison Piaget double la surface de son adresse historique au 16 et confie le projet à Rafael de Cárdenas — studio new-yorkais fondé en 2006, plus connu dans les milieux du design résidentiel que dans l’univers joaillier — le choix dit déjà quelque chose sur la direction prise.

L’espace occupe désormais trois niveaux. Le rez-de-chaussée s’ouvre sur un cabinet de virtuosité consacré aux créations patrimoniales, reconnaissable à ses vitrines circulaires dont les panneaux sont habillés de sodalite bleue. Ce minéral — un silicate d’aluminium à la teinte profonde, distinct du lapis-lazuli avec lequel on le confond parfois — n’a pas été choisi par hasard : Piaget l’emploie dans ses cadrans depuis les années 1960, et sa présence en façade établit une continuité entre l’objet porté et le lieu qui l’expose. La référence à Jean Royère et Jacques Ruhlmann, tous deux grands utilisateurs de pierres ornementales bleues dans le mobilier français du XXe siècle, ancre le geste dans une généalogie décorative précise plutôt que dans un simple effet coloriste.

La circulation entre les niveaux s’organise autour d’un escalier sinueux et asymétrique dont la rampe laquée or conduit à la mezzanine. Un détail mérite attention : nichée dans la courbe de cette rampe, une vitrine cloche isole une pièce unique de la collection. Le principe est celui de la galerie — une œuvre, un espace dédié, une lumière propre — plutôt que celui de la vitrine marchande où la densité sert l’offre.

Au second étage, Julien Gautier a réalisé une fresque de plafond sur le motif de la malachite. Caroline Perrin, dont le travail porte sur la matière et le plâtre, signe le mur dit du Savoir-Faire. Ces deux interventions ne sont pas du décor commandé à des prestataires ; ce sont des commandes à des artistes identifiés, dont les pratiques existent indépendamment de la Maison qui les accueille.

C’est là que le projet prend sa dimension la plus intéressante. La curation des œuvres présentées dans la boutique a été confiée à Alexandra Fain, fondatrice d’Asia NOW — foire parisienne dédiée à l’art contemporain asiatique, dont l’existence même repose sur un positionnement critique dans le marché de l’art. Cette curation sera renouvelée chaque semestre. Le programme n’est donc pas une installation permanente destinée à patiner avec l’espace : il est pensé comme une saison, avec une logique de renouvellement qui rapproche la boutique d’un centre d’art autant que d’un point de vente.

La référence revendiquée est le Salon Piaget de Genève de 1959 — un lieu de rencontre entre collectionneurs, artistes et horlogers, organisé à une époque où la Maison construisait ses mouvements extra-plats à La Côte-aux-Fées et cherchait une présence culturelle à la mesure de son ambition technique. Pendant la rénovation, Piaget occupait un Appartement provisoire Place Vendôme meublé de pièces originales de Willy Rizzo — photographe et designer dont l’œuvre tient autant au mobilier qu’à l’image. Ce choix de transition n’était pas anodin : il prolongeait une cohérence entre espace vécu et espace montré.

Ce que cette boutique pose comme question, à terme, est celle du modèle. Confier la curation à une institution de l’art contemporain implique une dépendance éditoriale au marché de l’art, avec ses cycles, ses déplacements géographiques, ses hiérarchies propres. Ce que Piaget y gagne en légitimité culturelle, il devra le négocier avec la permanence d’une identité joaillière qui se construit, elle, sur le temps long.

Related Articles