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Buccellati, Pierre Lacroix et la table comme paysage marin

by pascal iakovou
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À Paris, pendant PAD, Buccellati n’a pas seulement installé une table. La Maison a déplacé son argenterie vers un territoire plus précis : celui du décor comme langage, de l’objet domestique comme fragment de paysage, de l’art de recevoir comme exercice d’architecture intérieure. Dans sa boutique parisienne, la mise en scène confiée à Pierre Lacroix rassemble coquillages, homards, conques, couverts torsadés, vases aux bords ondulés et porcelaine Ginori 1735 autour d’un même motif : la mer, non comme thème décoratif, mais comme grammaire de formes.

La scène arrive à un moment où l’Art de la Table retrouve une place singulière dans le luxe contemporain. Après plusieurs années dominées par le bijou porté, le sac visible, la montre photographiable, l’objet de maison revient comme signe plus discret. Il ne dit pas seulement le goût ; il dit le rapport au temps, à l’usage, à la transmission. Chez Buccellati, cette dimension n’est pas périphérique. La Maison milanaise, fondée par Mario Buccellati au début du XXe siècle, a construit son vocabulaire sur l’orfèvrerie autant que sur la joaillerie, avec un patrimoine d’objets en argent qui traverse plus d’un siècle de création.  

Pierre Lacroix aborde cet héritage par la composition. Designer d’intérieur et de mobilier basé à Paris, passé par l’univers d’India Mahdavi avant de développer son propre langage à partir de 2014, il revendique des influences qui ne relèvent pas du décoratif immédiat : Adolf Loos, Josef Hoffmann, Piero Portaluppi. Ce trio dit quelque chose de son approche. Chez Loos, la retenue ; chez Hoffmann, la structure ; chez Portaluppi, une manière italienne d’articuler architecture, surface et mise en scène. Lacroix a été distingué dans l’AD100 et travaille notamment sur des résidences parisiennes et des projets comme l’Hôtel Particulier Montmartre.  

Dans cette table marine, l’intérêt n’est donc pas de reconstituer un littoral miniature. Le propos se joue dans la tension entre naturalisme et contrôle. La collection Marina, avec ses objets décoratifs en argent en forme de coquillages et de homards, apporte une présence presque zoologique : l’argent y devient carapace, relief, pli, surface réfléchissante. Les couverts Torsadé introduisent une ligne plus rythmée, reconnaissable à leur motif en torsion. La collection Rouche, avec ses vases et assiettes aux bords souples, transpose en métal une ondulation qui évoque autant le drapé que le mouvement de l’eau. Le service Double Rouche en porcelaine, développé avec Ginori 1735, prolonge ce motif dans une autre matière, plus blanche, plus silencieuse.

Ce passage de l’argent à la porcelaine est l’un des points les plus intéressants de l’installation. Il évite l’effet de vitrine monomatière. Le métal capte, la porcelaine absorbe. L’un renvoie la lumière, l’autre la stabilise. Dans une table bien composée, cette différence compte autant que la forme des pièces. Elle permet à Buccellati de sortir l’argenterie de son statut d’objet patrimonial pour la replacer dans un usage contemporain : non pas comme pièce conservée, mais comme élément activé par une scène, une lumière, une main.

La mer, chez Buccellati, possède aussi une mémoire formelle. La Maison a développé depuis longtemps un bestiaire et un imaginaire aquatique dans son argenterie, notamment autour de créatures marines en argent. Architectural Digest rappelait récemment l’importance de ces pièces, en particulier le homard Buccellati, dans une culture de la table où l’objet peut devenir presque surréaliste sans perdre sa fonction de centre de gravité visuel.   Ici, Lacroix ne force pas cette dimension. Il l’organise. « Pour cette mise en scène, nous avons cherché à sélectionner des pièces qui expriment pleinement le savoir-faire de Buccellati, en les rassemblant à travers un récit marin », explique-t-il. La phrase est juste parce qu’elle ne parle pas seulement de décor, mais de sélection.

PAD Paris offre à cette installation un contexte cohérent. Le salon réunit design, arts décoratifs, mobilier de collection et galeries internationales ; il attire un public qui regarde une table comme on regarderait un intérieur, et un intérieur comme on lirait une époque. Dans ce cadre, l’Art de la Table n’est pas un supplément de politesse bourgeoise. Il devient un champ d’expression pour les Maisons qui cherchent à prolonger leur territoire au-delà du corps. Le bijou touche la peau ; l’argenterie touche la maison. Entre les deux, il y a la même question : comment transformer une matière dure en langage sensible ?

Buccellati répond par le geste. L’argent travaillé en relief, les bords ondulés, les torsions, les coquilles et les crustacés ne cherchent pas l’abstraction pure. Ils assument une forme de figuration, presque théâtrale, mais contenue par la facture. C’est là que la collaboration avec Lacroix trouve son intérêt : son regard architectural empêche la table de basculer dans l’accumulation. Le décor marin devient une structure. Les pièces ne sont pas simplement posées ; elles se répondent par hauteur, texture, densité, reflet.

Il y a, dans cette mise en scène, une idée assez juste du luxe domestique contemporain. Moins démonstratif qu’un salon, moins visible qu’une parure, plus intime qu’une façade de boutique. La table est un lieu de passage : on y reçoit, on y observe, on y transmet. Elle dit souvent plus d’une Maison que certains discours d’image. Chez Buccellati, elle rappelle que l’orfèvrerie n’est pas un art mineur du luxe, mais l’un de ses terrains les plus exigeants : celui où la main doit servir l’usage sans renoncer à l’imaginaire.

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