Au Fuorisalone 2026, Gucci n’a pas présenté de mobilier ni de collaboration avec un studio de design. La Maison a commandé des tapisseries.
Le choix du médium n’est pas anodin. La tapisserie est l’un des plus anciens supports de transmission de l’histoire officielle — utilisée depuis les cours médiévales pour fixer une mémoire, donner forme à un récit que l’on décide de rendre incontestable. Que Demna, arrivé à la tête de la création de Gucci après une décennie construite sur la transgression et le post-luxe chez Balenciaga, choisisse ce format pour sa première grande déclaration publique à Milan, mérite qu’on s’y arrête.
Les douze pièces présentées aux Chiostri di San Simpliciano constituent une séquence strictement chronologique : Guccio Gucci en uniforme de portier à l’hôtel Savoy de Londres — le moment fondateur, avant la fondation elle-même ; le premier atelier Lungarno Guicciardini 11 à Florence ; la codification de l’écusson en 1955 ; le Bamboo 1947, le Jackie 1961 ; les tensions familiales des années 1970–1980 et l’ouverture de la Gucci Galleria à New York ; puis les ères successives, de Dawn Mello à Sabato De Sarno. Le récit est linéaire, presque scolaire dans sa construction — ce qui, de la part d’un directeur artistique dont l’esthétique repose habituellement sur la disruption, constitue en soi un geste.
La dernière tapisserie s’intitule Work in Progress. On y voit Demna dans son studio, avec son équipe, travaillant sur le manteau rouge de la collection La Famiglia. Derrière lui : une chaise de gaming.
Cet objet — plastique, ergonomique, pensé pour une posture prolongée devant un écran, né de la culture des eSports et du streaming — est le seul élément de toute la séquence qui n’appartient pas au vocabulaire de la Maison. Il n’est pas présenté avec ironie ni avec distance. Il est là, dans le cadre, comme une donnée de l’espace de travail réel. Ce que la tapisserie documente n’est pas une esthétique : c’est une condition de travail, et par extension, une appartenance générationnelle.
Détail — Les tapisseries de Gucci Memoria Douze pièces, médium hérité des manufactures florentines. Séquence : de l’hôtel Savoy de Londres (années 1920) au studio Gucci (2026). Directeurs Artistiques représentés : Dawn Mello (1989–1994), Tom Ford (1994–2004), Frida Giannini (2004–2015), Alessandro Michele (2015–2022), Sabato De Sarno (2023–2025), Demna (depuis 2025). Teinte Rosso Ancora documentée comme signature colorielle De Sarno. Lieu : Chiostri di San Simpliciano, Milan.
L’exercice comporte un risque évident. Chez Kering, où Gucci représente la première source de revenus du groupe, les changements de direction artistique ont chacun constitué une tentative de repositionnement commercial autant que créatif. L’ère Michele avait construit une communauté d’esthètes autour du baroque pop et de l’accumulation ; l’ère De Sarno avait opéré un resserrement vers un luxe plus silencieux, incarné dans le Rosso Ancora. Demna hérite d’une identité multiple, documentée ici scène après scène, et doit décider ce qu’il en fait — non pas ce qu’il en conserve.
Gucci Memoria ne tranche pas cette question. Elle la pose publiquement, dans un espace monastique du XVe siècle, devant un public de professionnels du design. L’exposition dit : voici ce que nous avons été. Elle ne dit pas encore ce que nous allons devenir. La chaise de gaming dans la dernière tapisserie est peut-être la seule indication — non pas d’une esthétique future, mais d’un point de départ culturel assumé.
Que ce soit une déclaration ou une hésitation, on ne le saura qu’à la collection suivante.























