Alessi et C.P. Company ne se sont pas rencontrées sur le terrain de l’esthétique. Ils se sont reconnus sur celui du procédé : deux Maisons qui traitent leur matière comme une surface évolutive, pas comme un état définitif.
Le résultat de cette collaboration, dévoilée à Milan en avril 2026, tient dans un geste technique précis : le PVD, ou Physical Vapour Deposition. Sur chaque pièce Alessi — la cafetière espresso 9090 de Richard Sapper (1979), le mug double paroi et les tasses de Jean Nouvel (2005), le plateau Arran d’Enzo Mari (1961) — l’acier est d’abord sablé manuellement, puis une couche métallique ultra-fine est déposée en phase vapeur sur la surface. Ce traitement, d’ordinaire réservé à l’industrie optique et médicale, produit ici un noir mat dont la profondeur change selon l’angle et l’usure. Avec le temps, chaque objet accumule des marques de contact, développe un caractère propre — la même logique que celle appliquée par C.P. Company à ses textiles, où la teinture en pièce produit des nuances impossibles à reproduire à l’identique.
Encadré Détail — Le PVD en pratique : Le procédé consiste à vaporiser un métal cible dans une chambre sous vide, puis à le condenser sur la pièce à traiter. L’épaisseur de la couche déposée se mesure en microns. Résultat : une dureté supérieure à celle d’un revêtement peint, une résistance à la rayure accrue, mais aussi une sensibilité au contact différente — la surface réagit plutôt qu’elle ne résiste.
Les deux coloris exclusifs de l’overshirt en nylon multifilament brossé — Malachite Green et Deep Lavender — ne sont pas nés d’une palette tendance. Ils reprennent les teintes des uniformes de techniciens portés dans les ateliers d’Officina Alessi depuis le rebranding orchestré par Ettore Sottsass en 1983. Ce détail dit quelque chose d’essentiel : la couleur comme mémoire de travail, non comme signal de marché.
Le projet porte une empreinte intellectuelle déclarée — la référence à l’Œuvre ouverte d’Umberto Eco — qui cadre la logique de l’ensemble : ni l’objet ni le vêtement n’arrivent « finis » entre les mains de celui qui les utilise. La 9090 en édition numérotée (999 pièces) vieillira différemment selon qu’elle sera posée sur un gaz ou induction, sur un marbre ou un bois. L’overshirt évoluera selon les lavages, les plis, le corps qui la porte.
Ce que cette collaboration pose comme question — sans y répondre directement — concerne la frontière entre objet de design et objet d’usage. Alessi a toujours occupé cette zone ambiguë : ses pièces habitent les musées autant que les cuisines. Avec le PVD et la logique d’évolution matérielle qui l’accompagne, la collection pousse cette ambiguïté un peu plus loin. L’objet parfait n’est plus celui qui résiste au temps, mais celui qui enregistre le passage de l’usager.

















