Il existe, au sud de la Champagne, une anomalie discrète. Aux Riceys, unique commune à pouvoir revendiquer trois appellations — Champagne, Coteaux Champenois et Rosé des Riceys — le vin rosé ne relève pas d’un exercice de style, mais d’un héritage. Le Rosé des Riceys du Domaine Alexandre Bonnet s’inscrit dans cette singularité géographique et culturelle, où le Pinot Noir cesse d’être un simple cépage pour devenir un vecteur de territoire.
Le millésime 2022, tel que décrit sur la page deux du communiqué, repose sur une maturité avancée du raisin, conséquence d’un ensoleillement marqué et d’un été sec. Cette donnée climatique n’est pas anecdotique : elle conditionne ici une lecture plus ample du Pinot Noir, sans rupture d’équilibre.
La méthode employée mérite attention. Le Domaine privilégie une infusion des baies, sans extraction mécanique. Ce choix technique — précisé à la fois dans le texte et dans la fiche détaillée page quatre — implique une gestion fine de la matière : vendange entière, foulage partiel aux pieds, macération semi-carbonique de trois jours, remontages quotidiens. Le vin n’est pas construit par force, mais par migration progressive des composés.
Ce geste s’inscrit dans une logique plus large : préserver la lisibilité du fruit tout en maintenant une structure. La fermentation alcoolique se répartit entre cuve (quatre-vingts pour cent) et pièces bourguignonnes de seconde main (vingt pour cent), suivie d’un élevage de dix mois puis d’un repos de deux ans en bouteille. Cette temporalité longue, rarement associée aux rosés contemporains, repositionne l’objet dans une autre catégorie : celle des vins de garde.
Le terroir, lui, agit comme matrice. Sur les coteaux exposés sud à sud-est, à environ deux cent cinquante mètres d’altitude, les sols kimméridgiens — calcaires et marnes légèrement ferrugineux — structurent la tension du vin. Ce type de formation géologique, partagé avec certaines zones de Chablis, favorise une expression saline et une acidité intégrée.
À la vigne, les pratiques agroécologiques décrites page quatre — absence d’herbicides et d’insecticides, travail des sols, enherbement maîtrisé, composts organiques — traduisent une approche de précision plutôt qu’un positionnement idéologique. L’implantation de vergers et de jachères mellifères participe à un écosystème plus large, où la biodiversité devient un outil agronomique.
Le vin qui en résulte échappe aux catégories usuelles. Sa robe, décrite comme rouge garance à reflets rubis dans la fiche technique (page quatre), indique déjà un déplacement : nous ne sommes ni dans le rosé pâle contemporain, ni dans un rouge classique.
Au nez, la présence de fruits noirs, de violette, puis d’amande et d’épices à l’aération, traduit une complexité progressive. En bouche, la structure repose sur des tanins fins, une acidité fondue et une trame saline qui allonge la finale. L’ensemble compose un vin où la texture prime sur l’aromatique.
La notion de « vin d’été », évoquée en ouverture du communiqué (page deux), est ici détournée. Il ne s’agit pas d’un vin de consommation immédiate, mais d’un vin capable de traverser le temps. La dégustation mentionnée d’un millésime 1985 agit comme preuve empirique de cette capacité de garde.
Ce positionnement interroge. Dans un marché dominé par des rosés standardisés, conçus pour une rotation rapide, le Rosé des Riceys propose une autre temporalité : celle de la patience et de l’évolution. Il ne cherche pas à répondre à un usage saisonnier, mais à construire une relation durable avec celui qui le conserve.
Le Domaine Alexandre Bonnet, qui exploite quarante-sept hectares répartis sur une mosaïque de parcelles aux Riceys (page cinq), s’inscrit dans cette logique parcellaire. Chaque vin devient une lecture spécifique du territoire, plutôt qu’une synthèse homogène.
Reste alors une question : dans un paysage viticole de plus en plus segmenté entre vins d’instant et vins d’exception, où situer ces objets hybrides, à la fois accessibles dans leur forme et exigeants dans leur temps.








