En 1926, René Lalique règne sur le verre Art Déco français. C’est sa fille, Suzanne Lalique-Haviland, qui dessine le Tourbillons.
Le fait mérite d’être posé clairement : le vase que la Maison Lalique célèbre cette année pour son centenaire n’est pas une création du fondateur. C’est l’œuvre de Suzanne Lalique-Haviland — fille de René, héritière d’un regard, non d’un style. En 1926, alors que son père impose partout ses figures féminines figées dans le verre opalescent, Suzanne choisit la fougère. Une fronde en éclosion, ses volutes qui s’ouvrent par rotation, la logique d’une forme vivante qui n’obéit pas aux axes symétriques du grand décorateur.
Ce choix n’a rien d’anecdotique. La fougère est un sujet botanique capricieux, difficile à stabiliser dans une composition verrière : ses nervures s’emballent, sa crosse s’enroule sur elle-même selon une logique centrifuge que la sculpture Art Déco tend précisément à contraindre. Suzanne laisse le mouvement opérer. Le résultat — volutes sculptées en relief, cristal à deux états de surface — fonctionne parce qu’il ne cherche pas à arrêter la forme, mais à la capter dans son élan.
Détail technique Le contraste entre cristal satiné et cristal repoli n’est pas un effet décoratif ajouté après coup : il est la conséquence directe du procédé de sculpture en relief. Les zones en creux, moins exposées au polissage final, conservent leur voile givré ; les arêtes saillantes, travaillées à nouveau, restent transparentes. La lumière n’est pas réfléchie mais distribuée selon la profondeur de la volute. Le poids du modèle moyen — 6,74 kg pour un diamètre de 200 mm — témoigne de l’épaisseur de cristal nécessaire pour que ce relief tienne sa promesse optique.
Pour le centenaire, la manufacture alsacienne — active depuis 1922, toujours façonnage à la main — réintroduit la patine colorielle que René Lalique pratiquait par émaillage. La version 1926 était en verre blanc émaillé noir ; la version 2026 adopte une patine corail déposée sur les volutes. Le procédé n’est pas la résurrection d’une technique identique : l’émaillage noir de 1926 cherchait le contraste graphique, la patine corail de 2026 joue sur une diffusion lumineuse plus douce, cohérente avec le cristal contemporain et ses propriétés réfractives.
L’édition limitée à vingt-six exemplaires — chiffre qui rappelle l’année de création — avec application à la feuille d’or pousse la logique colorielle jusqu’à son point de tension : le métal précieux sur le cristal repoli renvoie aux dorures de l’Art Déco, mais appliqué à une forme que Suzanne avait précisément conçue pour s’en éloigner.
Ce que le centenaire du Tourbillons pose en réalité, c’est une question de généalogie : dans quelle mesure une Maison hérite-t-elle de ses fondateurs, et dans quelle mesure de ceux qui, à l’intérieur même de la famille, ont su regarder autrement ? La fougère de Suzanne coexiste depuis cent ans dans les catalogues avec les poissons et les sirènes de René. Les deux lignées tiennent.

