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Quand l’IA cesse de prompter et commence à écrire du cinéma

by pascal iakovou
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Au MK2 Artefact AI Film Festival, la question n’est déjà plus de savoir si l’intelligence artificielle peut produire des images. Elle est de comprendre à quel moment ces images deviennent une œuvre, un récit, une émotion partageable.

Deux ans auront suffi pour déplacer le débat. Lors de la première édition du MK2 Artefact AI Film Festival, l’enjeu se concentrait encore sur la prouesse : générer une image, maintenir un style, contourner l’accident visuel. En 2025, les projets reçus utilisaient déjà en moyenne cinq à six outils, répartis entre préproduction, production et postproduction. Le cinéma assisté par IA n’était plus une démonstration isolée, mais une chaîne de fabrication.

Ce glissement est décisif. Car une œuvre ne naît pas d’un outil. Elle naît d’un protocole, d’un regard, d’une série de choix parfois minuscules. François Brogy, partner chez Artefact, résume ce passage d’une formule simple : du prompting au directing. La première génération demandait à la machine de surprendre. La suivante commence à lui demander d’obéir.

La contrainte a toujours fait du cinéma

Les limites techniques ont d’abord imposé leur esthétique. La cohérence des visages, la continuité d’une forme, la tenue d’un personnage sur plusieurs secondes demeuraient des points faibles. Certains films ont alors choisi la fragmentation : des vignettes, des séquences disjointes, une narration par éclats. Non par paresse, mais par intelligence de la contrainte.

C’est souvent ainsi que les écritures naissent. Le cinéma muet avait ses gestes. La Nouvelle Vague ses ruptures. Le clip ses ellipses. L’IA, elle, produit ses propres accidents : hallucinations visuelles, textures instables, surgissements de formes. La question n’est pas de les effacer trop vite, mais de savoir lesquels méritent d’être gardés.

Anne Aurel, prix technique 2025 avec La Tisseuse d’Ombre, le montre avec The Butterfly Effect. Son univers mêle collage, surréalisme, archive personnelle et imaginaire numérique. Mais le détail le plus intéressant n’est pas seulement visuel. Il est sonore. Pour son nouveau film, elle a travaillé deux jours en studio avec Lucien Richardson, en utilisant la voix, la bouche, des sons organiques, puis un outil de transformation sonore développé chez Polyson. Plus il y a d’IA, plus il y a parfois d’humain.

Le Détail

Lors de la saison 2 du festival, environ 75 % des projets reçus étaient réalisés entièrement avec des outils d’intelligence artificielle, alors que le règlement exigeait seulement l’usage d’au moins un outil IA à chaque étape : préproduction, production et postproduction. Cette différence dit tout : les créateurs n’ont pas seulement répondu à une règle, ils ont exploré une méthode.

L’IA comme atelier, pas comme auteur

Le vocabulaire reste en retard sur la pratique. Réaliser, prompter, diriger, générer : aucun mot ne suffit encore. Anne Aurel refuse l’idée d’un contrôle absolu. Pour elle, créer relève aussi du lâcher-prise, du surf dans les idées, de la rencontre avec une matière instable. Cette intuition est précieuse : elle empêche de réduire l’IA à une simple machine d’exécution.

À l’autre bout de la chaîne, les grands acteurs technologiques cherchent à stabiliser l’outil. Google met en avant Gemini, Veo, puis des modèles multimodaux capables d’articuler texte, image, vidéo et son. Le progrès technique vise notamment la cohérence des visages, la continuité narrative, la transformation d’une séquence par langage naturel. Autrement dit : moins d’accident, plus de direction.

Mais le cinéma ne se réduit pas à la performance du modèle. MK2 insiste sur un autre point : l’IA peut ouvrir l’accès à des moyens de production jusque-là réservés aux studios. Elle peut permettre à des créateurs issus de YouTube, du jeu vidéo, de l’art numérique ou de communautés en ligne de construire des univers, des propriétés intellectuelles, des formats diffusables. Le sujet devient alors économique autant qu’artistique.

Elisha Karmitz le formule avec justesse : ce qui crée le désir, ce n’est pas la machine, mais le regard singulier, l’univers, la relation au public. L’IA peut décliner une propriété intellectuelle en bande-annonce, série, expérience immersive ou contenu social. Elle ne remplace pas la nécessité première : avoir quelque chose à dire.

Du festival au système

La troisième édition du MK2 Artefact AI Film Festival ouvrira ses candidatures du 2 septembre au 2 décembre. Olivier Nakache et Éric Toledano présideront le jury. Le thème annoncé, la déconnexion, a la beauté d’un paradoxe : demander à des créateurs assistés par IA de penser ce qui échappe à la connexion permanente.

Autour du festival, MK2 construit aussi une logique d’incubation. Les lauréats peuvent être accompagnés, mis en contact avec des producteurs, des entreprises, des réseaux de diffusion. Raphaël Friedman, vainqueur de la première édition avec son studio Archave, incarne déjà cette bascule : du film primé vers une activité de production et de prestation au service d’un écosystème plus large.

C’est peut-être là que l’événement devient intéressant au-delà de la curiosité technologique. Il ne s’agit plus de célébrer des prototypes, mais d’observer la naissance d’une filière. Une filière encore fragile, traversée par des questions de droit, de formation, de qualité, de légitimité. Mais une filière qui commence à comprendre que l’IA ne fera pas disparaître le cinéma. Elle l’oblige simplement à se demander, une fois de plus, ce qui mérite vraiment d’être vu en salle.

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