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L’Oréal et la frontière du jumeau numérique

by pascal iakovou
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Sur une scène consacrée à l’économie des créateurs, L’Oréal a confirmé une règle simple : pas de clone numérique photoréaliste pour vendre un soin ou un maquillage. Au même moment, deux anecdotes citées sur cette même tribune montraient que cette frontière, ailleurs dans l’industrie, a déjà été testée — et pas toujours avec succès. La question n’est plus de savoir si le secteur ira vers le jumeau numérique, mais qui en arbitrera l’usage, et selon quels critères.

Une économie qui se calcule à la minute

L’argument le plus net de la table ronde n’est pas venu d’un discours sur la créativité, mais d’un tableau de coûts. Une minute de contenu YouTube de qualité moyenne s’élève à environ dix mille dollars. Une minute de programme Netflix avoisine les deux cent mille dollars. Une minute de film destiné aux salles dépasse le million de dollars. Cette hiérarchie, posée par Hannah, vice-présidente Gen AI New Business Ventures chez Adobe, ne sert pas à vanter une technologie : elle explique pourquoi les studios n’ont longtemps pu financer que des suites et des licences déjà connues, et pourquoi le créateur indépendant, lui, peut désormais s’auto-arbitrer son propre feu vert éditorial sans attendre celui d’un comité.

Cette mécanique économique est aussi ce qui pousse les Maisons à reconsidérer leur rapport au volume. Sandy Morrigan, responsable mondiale du social, de l’advocacy et de l’influence chez L’Oréal, a indiqué que les créatrices et créateurs engagés dans le programme L’Orealista — la structure qui fédère la quarantaine de Maisons du groupe — produisent spontanément quatre à huit fois plus de contenu qu’attendu. Le chiffre n’est pas anecdotique : il signale une pression de production que l’intelligence artificielle est précisément en train d’absorber, ailleurs dans la chaîne.

Le Détail. Dix mille dollars la minute sur YouTube, deux cent mille sur Netflix, un million en salle : l’écart de coût, et non l’écart de talent, explique pourquoi le système du feu vert s’est déplacé du studio vers le créateur lui-même.

La ligne que L’Oréal a choisie de tracer

C’est sur le terrain des doubles numériques que la position de L’Oréal s’est faite la plus explicite. Sandy Morrigan a distingué deux usages bien différents de l’intelligence artificielle générative. Les influenceurs virtuels construits en images de synthèse, délibérément non humains, jouant sur un registre fantastique, sont jugés acceptables — certains ont, selon elle, rassemblé jusqu’à un million de vues dans certains marchés. Mais le jumeau numérique photoréaliste, celui qui reproduit le visage et la voix d’un être humain identifiable, est écarté pour un motif qui tient à la nature même du produit vendu : un soin ou un maquillage s’achète sur la promesse d’une sensorialité éprouvée sur une peau et des cheveux réels. Une Maison qui vend un usage corporel ne peut, selon cette logique, en confier la démonstration à une image sans corps.

Cette ligne n’est pas un principe abstrait de communication : elle relève d’une politique interne déjà formalisée — ce que Sandy Morrigan a désigné comme les « principes de confiance en intelligence artificielle » du groupe. Elle a aussi un coût d’opportunité, puisqu’elle prive la Maison d’un outil que d’autres acteurs du marché manient déjà sans cette retenue.

Une frontière déjà testée par d’autres

Le reste du panel a montré à quel point cette frontière reste mouvante hors de L’Oréal. Ian Shepherd, directeur général et cofondateur d’Electrify Video Partners — société qui a investi dans onze créateurs et bâti une équipe de plus de deux cents personnes pour les accompagner — a expliqué que son organisation recourt déjà à des jumeaux numériques pour des usages ponctuels : la localisation, le doublage en langue étrangère, ou le remplacement d’un créateur indisponible pour un raccord de tournage. L’usage reste circonscrit, mais il existe, et il s’étend.

Deux exemples cités en marge du débat illustrent les deux issues possibles de ce pari. Le fondateur d’une des plus importantes newsletters consacrées à l’intelligence artificielle a expérimenté son propre double numérique pour produire du contenu à sa place ; il y a renoncé après avoir constaté que la version clonée ne portait pas la même authenticité que sa présence réelle, et il est revenu à l’enregistrement direct. À l’inverse, un créateur connu pour ne jamais s’exprimer à l’oral aurait accepté de céder les droits de son image à une entreprise souhaitant l’exploiter en double numérique pour du live shopping multilingue, vingt-quatre heures sur vingt-quatre — un projet qui, selon les intervenants, n’a pas tenu ses promesses et a été abandonné.

Ces deux trajectoires opposées, l’une assumée, l’autre retirée, disent la même chose : l’industrie n’a pas encore de doctrine commune sur ce que doit rester un visage humain quand il devient un actif reproductible. Chacun improvise sa propre limite, au cas par cas, sans cadre partagé.

Ce que la limite ne dit pas encore

L’Oréal a donc choisi de répondre à cette absence de doctrine par une règle claire, posée publiquement. Mais une règle énoncée à un instant donné n’est pas une garantie pour la décennie qui vient. La pression sur le volume de contenu ne va pas se relâcher ; les outils de génération, eux, deviennent chaque trimestre plus convaincants sur le plan sensoriel — texture de peau, mouvement capillaire, grain de voix. Le jour où la frontière technique entre une image de synthèse et un visage réel deviendra, à l’œil, indiscernable, la question ne sera plus de savoir si l’outil sait imiter le réel, mais si la Maison a encore intérêt à le lui interdire. Sandy Morrigan elle-même n’a pas fermé la porte à un futur différent — elle a simplement dit : « on ne sait jamais. » La phrase, prudente, est peut-être la plus honnête de toute la table ronde.

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