Signes & Symboles : chez CHANEL, une biographie devient système joaillier

by Pascal Iakovou
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85 pièces, quatre pierres dites précieuses, un motif révélé pour la première fois en 2012 seulement. La collection de Haute Joaillerie Signes & Symboles ne raconte pas une histoire : elle organise un vocabulaire fixe, hérité de la vie de Gabrielle Chanel, où chaque forme renvoie à un lieu ou une date précise.

Le camélia vient du vestiaire masculin, l’étoile des pavés de l’abbaye d’Aubazine, où Gabrielle Chanel a grandi, le soleil de la lumière méditerranéenne qu’elle revendiquait, le lion de son signe astral. Rien de tout cela n’est nouveau : ces quatre motifs structurent l’imaginaire de la Maison depuis des décennies, de l’appartement de la rue Cambon à la villa La Pausa. Ce qui l’est davantage, c’est la manière dont le Studio de Création Joaillerie les traite ici comme un alphabet fermé, combinable pièce par pièce, plutôt que comme un répertoire d’inspirations ponctuelles.

Le lion occupe une place à part dans cette liste. Révélé comme emblème de Haute Joaillerie CHANEL en 2012 seulement, il n’a pas l’ancienneté du camélia, motif que Gabrielle Chanel portait et dessinait de son vivant. Sur le collier Lion Millénaire, il apparaît en bas-relief de diamants appliqué sur l’onyx, répété de part et d’autre d’un rubis taille émeraude de 6,13 carats gansé de diamants. Sur la bague du même nom, il se scinde en deux têtes de bague dissociables : l’une composée d’un rubis taille ovale de 9,41 carats, l’autre d’une tête de lion en diamants sur cartel d’onyx — deux bagues qui se portent aussi bien séparément, le paradoxe stylistique s’effaçant alors avec lui.

Détail — La pièce maîtresse de la collection, le collier Imprimé Lion, réunit les quatre motifs sur une même cascade verticale : diamants en taille brillant, taille émeraude et taille sur œuvre, emmaillés sur des fils d’or rose et blanc, dessinant un V qui s’achève sur un diamant à pans coupés. Un saphir taille octogonale de 20,66 carats surmonte l’ensemble et protège une tête de lion pavée de diamants — la plus grande gemme colorée de toute la collection. Les trois autres « précieuses » culminent, ailleurs dans la collection, à 10,44 carats pour l’émeraude de la bague Imprimé Émeraude, 9,41 carats pour le rubis de la bague Lion Millénaire et 10,32 carats (D FL) pour le diamant de la bague Symbole Camélia Rose.

La deuxième famille de pièces déplace le motif vers un registre plus intime, celui du talisman. Le collier Talisman de Symboles aligne sur une chaîne tubulaire quatre amulettes — camélia, étoile, soleil, lion — traitées chacune dans une pierre différente : onyx, cornaline, turquoise, chrysoprase, grenats spessartites, céramique blanche. Les quatre bagues Talisman Gabrielle reprennent cette logique une à une : la cornaline pour le camélia, l’onyx pour le soleil, la turquoise pour le lion, la chrysoprase pour l’étoile. « Mes bijoux représentent une idée », disait Gabrielle Chanel — une phrase que la collection prend ici au pied de la lettre, en assignant à chaque symbole une matière et une seule.

Cette logique de collection-système plutôt que de collection-inspiration a un effet mécanique : elle referme le vocabulaire disponible. Sous ce label, le Studio ne peut plus introduire un motif qui n’appartienne pas déjà à la biographie de la fondatrice. C’est aussi ce qui en fait la valeur de positionnement, à l’heure où la haute joaillerie multiplie les collections thématiques interchangeables : CHANEL mise sur un stock fermé de signes dont l’origine biographique, documentée par les proches de Gabrielle Chanel elle-même, fait office de garantie d’authenticité. Gabrielle Palasse-Labrunie, petite-nièce de la couturière, citée par Isabelle Fiemeyer dans Chanel Intime, résume ce fonctionnement : « Gabrielle Chanel a construit son mythe avec des mystères, des signes, des symboles, elle en vivait, en était imprégnée ; les symboles étaient partout, dans ses croyances, son appartement, ses bijoux et ses talismans, son style. »

Sur le collier Symbole Étoile, la topaze impériale de 26,21 carats — « cette eau dorée », selon le mot que Gabrielle Chanel employait pour cette pierre — surmonte une amulette de cornaline avant qu’une étoile ne vienne s’y accrocher. La question que pose une collection bâtie sur un stock fixe de symboles n’est pas celle de son épuisement immédiat : à quatre motifs et 85 pièces, la combinatoire reste large. Elle se posera plus loin, quand le Studio devra soit répéter, soit élargir le canon biographique à d’autres épisodes de la vie de la fondatrice, au risque de diluer ce qui, pour l’instant, tient lieu de signature.

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