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Cipriani, Giudecca : Peter Marino et la question du palimpseste

by pascal iakovou
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Depuis mai 2025, l’Hôtel Cipriani, A Belmond Hotel, Venice entreprend une rénovation en plusieurs phases sous la direction de Peter Marino. L’architecte new-yorkais — dont le carnet de commandes traverse Chanel, Louis Vuitton et le Louvre Abu Dhabi — n’est pas convoqué pour moderniser le lieu, mais pour le relire.

À cinq minutes de la place Saint-Marc par le vaporetto, séparé du centre historique par le canal de la Giudecca, l’établissement occupe la pointe orientale de l’île depuis 1958. Ce détail géographique n’est pas anodin : l’hôtel a toujours fonctionné comme un contrepoint à Venise plutôt que comme une prolongation de ses ruelles. On vient ici pour voir la ville, non pour s’y fondre.

La propriété comprend 96 chambres et suites réparties entre le bâtiment Cipriani et le Palazzo Vendramin, édifice du XVe siècle relié à l’hôtel par une cour intérieure. L’ensemble dispose de la seule piscine de taille olympique du centre de Venise — alimentée en eau de mer filtrée et chauffée — d’un court de tennis en terre battue et des jardins Casanova, vignes incluses. Ces données ne constituent pas un luxe de catalogue ; elles dessinent une anomalie topographique dans une ville où le sol constructible se compte en mètres carrés.

La première phase dévoilée en mai 2025 couvre treize chambres, dont deux suites Master — la Serenissima et la Laguna — conçues selon le schéma de l’appartement vénitien : salle à manger, bibliothèque, salon, vue dégagée sur la lagune. Marino a conservé le lobby d’origine, préférant greffer un hall adjacent sur deux niveaux, baigné de lumière naturelle, plutôt que de substituer une atmosphère à une autre.

Le concept directeur s’articule autour de trois strates temporelles — Venise historique, Dolce Vita des années 1950-1960, art contemporain — que Marino superpose sans hiérarchie. En tant que président de la fondation Venetian Heritage, il connaît le risque symétrique du pastiche et de la rupture arbitraire. Sa réponse prend la forme d’un mobilier d’époque côtoyant des œuvres récentes, de marbres polis jouxtant des toiles gestuelles : non un musée figé, mais un espace de confrontation entre les couches successives qu’a traversées le bâtiment.

« Depuis son ouverture, l’Hôtel Cipriani est l’incarnation même de la Dolce Vita. Mon objectif est de raviver cette magie. » — Peter Marino

La question posée par cette rénovation dépasse l’hôtellerie de luxe. Belmond — acquis par LVMH en 2019 — mène depuis plusieurs années une politique de mise en valeur patrimoniale de ses propriétés historiques, dont Cipriani est la première acquisition (1976). Confier ce chantier à un architecte ayant lui-même fréquenté l’hôtel revient à parier sur la mémoire personnelle comme outil de préservation. Ce pari comporte ses avantages — la sensibilité au détail, l’attention aux proportions d’origine — et ses angles morts : la tentation de reconduire une esthétique de la nostalgie plutôt que d’en interroger les fondements.

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