Il y a dans Portrait Series III une décision qui mérite qu’on s’y attarde. Pour sa troisième campagne à la direction artistique de Maison Givenchy, Sarah Burton a demandé à Collier Schorr de photographier Annie Leibovitz. Non pas de la faire poser avec un sac. De la photographier, elle — au travail, présente sur le plateau, dans sa propre posture de photographe.
C’est un geste précis, et il ne doit rien au hasard.
Le retournement comme méthode.
Depuis son arrivée chez Givenchy en 2023, Burton construit une grammaire de campagne cohérente : les femmes qui fabriquent l’image — stylistes, modèles, artistes, réalisatrices — y apparaissent en leur propre nom, non comme surfaces. La première campagne posait le décor collectif. La deuxième l’étendait. La troisième y intègre Leibovitz — ce qui revient à introduire dans le cadre la figure la plus chargée symboliquement de toute la photographie de mode et de portrait des cinquante dernières années.
Leibovitz a photographié les puissants depuis 1970. Elle a construit une partie de l’iconographie publique de la fin du XXe siècle. L’avoir ici comme sujet — dans le champ de Schorr — c’est accepter que le regard puisse être retourné, que l’autorité de la représentation soit négociable. C’est un argument théorique rendu visible.
Collier Schorr n’est pas un opérateur neutre dans ce dispositif. Photographe allemande formée entre New York et Stuttgart, elle travaille depuis trente ans sur la construction du genre, de l’adolescence et des codes militaires dans l’imaginaire occidental. Ses portraits ne cherchent pas la flatterie — ils cherchent le moment où le sujet révèle sa propre conscience d’être regardé. Mettre Leibovitz face à Schorr, c’est créer une situation où deux logiques du regard se confrontent devant l’objectif.
Détail de production La campagne réunit cinq femmes aux statuts professionnels distincts : Isabelle Albuquerque (artiste plasticienne, Los Angeles), Kaia Gerber (mannequin, fille de Cindy Crawford), Liu Wen (premier mannequin asiatique à figurer sur la couverture américaine de Vogue, 2009), Selena Forest (mannequin émergente), Annie Leibovitz (photographe, ancienne directrice artistique de Rolling Stone et Vanity Fair). Le mélange n’est pas décoratif — il documente un spectre de notoriété et de génération.
Ce que Burton construit ici dépasse la campagne saisonnière. Elle pose la question de ce que Givenchy représente après Hubert de Givenchy, après Alexander McQueen, après Riccardo Tisci, après Clare Waight Keller, après Matthew Williams. La Maison a traversé des esthétiques incompatibles en moins de quinze ans. Burton — qui a passé vingt ans à construire l’identité post-McQueen de Maison Alexander McQueen avant d’en prendre la direction — connaît le coût de ce type de transition.
Sa réponse ne passe pas par le vêtement dans cette campagne. Elle passe par la sociologie du plateau. Par la question : qui a le droit d’être dans ce cadre, et sous quel titre ?
Le risque est réel. Une campagne qui parle davantage de son propre dispositif que des pièces qu’elle est censée présenter peut sembler autoréférentielle. Certaines Maisons ont construit des esthétiques durables sur ce principe — Maison Margiela, dans un registre radical, ou Céline sous Slimane dans un registre opposé. D’autres ont produit des campagnes intellectuellement séduisantes mais commercialement silencieuses.
La question que Portrait Series III laisse ouverte est celle-ci : Burton peut-elle transformer cette grammaire du regard en une identité Givenchy lisible sur le long terme — une identité qui survive à la campagne, qui infuse la silhouette, la coupe, le choix des matières ? Pour l’instant, la méthode est claire. Le résultat sur les collections, lui, reste à documenter.

















