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L’Arc, ou la contradiction résolue d’Audemars Piguet

by pascal iakovou
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Le 22 janvier 2026, Audemars Piguet inaugurait au Brassus un bâtiment de 23 700 m² réunissant pour la première fois tous ses métiers sous une même toiture. La Manufacture qui a prospéré pendant cent cinquante ans grâce à la dispersion vient d’en faire une force centralisée.

La vallée de Joux n’a pas produit de grandes manufactures en construisant de grands bâtiments. Elle les a produites en faisant circuler la matière entre de petits ateliers : l’Établissage, système hérité du XVIIIe siècle, distribuait la fabrication des composants horlogers entre des spécialistes indépendants que l’établisseur collectait pour assembler la montre finale. Audemars Piguet est née dans cette logique en 1875, et s’y est développée pendant un siècle et demi. La décision d’ériger un bâtiment unique — l’Arc, conçu par de Giuli & Portier architectes, construit par l’Entreprise Totale Alpenda en trois ans après l’obtention du permis en 2019 — n’est donc pas anodine. C’est un choix de civilisation industrielle autant qu’un choix immobilier.

321 mètres de façade, une seule question

La façade incurvée mesure 321 mètres. Sa surface est crénelée — non pour l’effet, mais pour réduire les collisions d’oiseaux et limiter la réflexion parasite du verre. Le vitrage lui-même est électrochrome : il s’adapte en continu en combinant données météorologiques prédictives, position solaire et couverture nuageuse en temps réel, modulant luminosité, éblouissement et rendu des couleurs selon l’heure et la saison. Le bâtiment protège ainsi ses occupants sans stores, sans ombrage fixe — la façade pense à leur place.

Cette intelligence de l’enveloppe n’est pas un gadget. Elle traduit une contrainte réelle : les ateliers de finition, de décoration des cadrans, de gravure ou de sertissage exigent une lumière constante et non éblouissante. Dans une vallée jurassienne où le ciel change quatre fois par jour, le verre électrochrome n’est pas un luxe — c’est une réponse technique à une exigence métier millimétrique.

Le stockeur, ou la libération des mains

Au cœur du bâtiment opère un stockeur centralisé GTP — Goods to Person — haut de 15 mètres, équipé de 66 robots effectuant jusqu’à 350 mouvements par heure, avec une capacité programmée à 1200 mouvements à l’horizon 2030. Le principe : les composants viennent aux artisans, et non l’inverse. Chaque opération économise environ quinze secondes de déplacement. Sur une journée de production, à la cadence de précision qu’exige la Haute Horlogerie, ce gain se mesure en heures retrouvées pour le geste qualifié.

C’est ici que l’intention du projet se lit le plus clairement : l’automatisation n’est pas déployée pour remplacer les artisans, mais pour les débarrasser de ce que leurs mains n’ont pas à faire. Le stockeur prend en charge la logistique ; le Régleur, le Décorateur, le Graveur conservent l’entier de leur temps pour ce qui ne se délègue pas.

Minergie-ECO dans un bâtiment industriel : l’exception devient norme

La certification Minergie-ECO est rare dans le secteur industriel suisse. L’Arc la partage avec les deux autres sites de production de la Manufacture, au Locle et à Meyrin. Le projet cumule : récupération de chaleur sur les machines industrielles, raccordement à la centrale de chauffage à bois « Brassus Bois » (centrale renouvelable adjacente à la gare du Brassus), installation photovoltaïque dépassant les seuils normatifs, toit végétalisé reconstituant un biotope pour les insectes et les oiseaux, visible depuis le col du Marchairuz. Les terres issues des excavations initiales ont été évacuées par train — depuis la gare voisine — pour être réemployées sur un chantier d’infrastructure, sans dépôt sur les prairies environnantes.

Un mur périmétrique de 80 centimètres ceinture le bâtiment pour dévier les crues éventuelles vers un chenal naturel. Chaque détail technique répond à une contrainte géographique précise : la vallée de Joux est humide, froide, et soumise aux crues saisonnières. Le bâtiment a été conçu pour y durer.

La question de la vallée

502 places de stationnement (274 à l’Arc, 228 à la gare), dont 252 dédiées aux véhicules électriques — le parking de la gare reste accessible au public les week-ends et lors d’événements locaux. Audemars Piguet emploie une part significative de la population active de la vallée de Joux : l’Arc est donc aussi un équipement territorial, pas uniquement industriel. L’accès en transports en commun depuis la gare du Brassus, la généralisation du télétravail pour les fonctions administratives, le programme interne de covoiturage : autant de décisions qui dessinent une politique de mobilité cohérente avec un site rural sans alternatives d’infrastructure denses.

Ilaria Resta, Directrice générale, formule l’enjeu ainsi : « Avec ce nouveau bâtiment, Audemars Piguet continue d’investir dans le bien-être des collaborateurs dont le savoir-faire constitue la force de notre entreprise. » La phrase est sobre. Elle dit néanmoins quelque chose que peu de communiqués industriels formulent : que le capital d’une manufacture de Haute Horlogerie ne réside pas dans ses machines — même à 66 robots — mais dans les mains qui les entourent.

DÉTAIL

L’Établissage est le modèle économique originel de la vallée de Joux : un réseau d’ateliers familiaux spécialisés chacun dans un composant horloger (spiral, ancre, platine, roue), dont les pièces étaient collectées par un établisseur pour l’assemblage final. Ce système a structuré l’économie horlogère jurassienne du XVIIIe siècle jusqu’à l’industrialisation du XXe. Audemars Piguet en est directement issue. L’Arc, qui rassemble tous ces métiers sous un seul toit, ne liquide pas ce modèle — il l’intériorise.

La question qui reste ouverte n’est pas architecturale. Elle est culturelle : une manufacture née de la dispersion peut-elle conserver, dans la concentration, la précision relationnelle que l’Établissage avait rendue nécessaire ? L’Arc a été pensé pour y répondre — espaces ouverts, cloisons vitrées, zones de silence, lieux d’échange. La réponse ne se lira pas dans les plans, mais dans les montres produites ici dans dix ans.

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