Le 6 mars, au Carrousel du Louvre, Maison Issey Miyake déversait au sol une couche de fines lamelles d’aluminium. Le sol devenait acteur : chaque passage de mannequin y laissait une trace scintillante, irréversible. La matière se transformait sous les corps, pas sous les intentions du designer. C’était le résumé visuel d’une collection entière.
Creating, Allowing — le titre dit tout, et la collection s’attache à démontrer la seconde partie du programme.
Ce que les mains savent faire à Echizen
Parmi les sept séries présentées, une seule engage une chaîne artisanale documentée sur deux lieux distincts et deux compétences distinctes : l’URUSHI BODY. La pièce s’inspire de l’obi — ceinture de kimono — et du bustier occidental, mais sa fabrication n’a rien de la synthèse culturelle décorative qu’on pourrait craindre.
À Echizen, dans la préfecture de Fukui, des artisans fabriquent à la main de grandes feuilles de papier washi. Ces feuilles sont ensuite déchirées manuellement — non découpées, déchirées — puis superposées sur des moules imprimés en 3D à l’aide d’une colle naturelle végétale appelée toromo. La déchirure n’est pas un raccourci : elle produit des bords irréguliers qui, une fois superposés et encollés, créent une texture de surface que la découpe ne pourrait pas générer. La colle toromo, extraite d’une plante aquatique utilisée dans la fabrication traditionnelle du washi, assure la cohésion des couches sans rigidifier la matière avant la phase suivante.
Les éléments ainsi formés quittent Fukui pour Kyoto, où d’autres artisans appliquent plusieurs couches de laque urushi. Ce n’est plus le même geste, ni le même savoir. La laque japonaise exige des conditions précises de séchage — humidité contrôlée, temps long — et transforme la chaleur organique du papier en une surface solide au lustre très particulier : ni plastique, ni métal, ni vernissage industriel. Quelque chose d’entre les trois.
Le résultat est une coque portée sur le corps. Une architecture, disent les notes de presse. Ce qui est juste, à condition de préciser que l’architecture en question est issue de fibres végétales déchirées à la main et d’une résine organique séchée à Kyoto.
Détail
La colle toromo (en japonais : tororo-aoi, Abelmoschus manihot) est un mucilage extrait d’une plante de la famille des mauves. Son usage dans la fabrication du washi remonte à plusieurs siècles : elle régule la dispersion des fibres dans la cuve de papetier. Son emploi ici comme agent de collage entre couches de papier, sur un moule imprimé en 3D, constitue un cas rare d’articulation entre matériau traditionnel et outil numérique de fabrication — sans que l’un efface l’autre.
Ce que le reste de la collection documente
Les autres séries de Creating, Allowing ne sont pas moins intéressantes techniquement, elles sont simplement moins précises dans leur documentation. ALLOW associe fil stretch et fil washi dans un tissu dont le déséquilibre délibéré entre chaîne et trame — densité de trame supérieure à celle de la chaîne — génère une texture chinée sans intervention coloristique. HANDSOME KNIT superpose deux fils tricotés en couches distinctes : laine en surface, polyester recyclé extensible en sous-couche, pour maintenir une architecture d’épaule qui contredit la nature élastique de la maille. WRING PLEATS combine plis machine et torsades manuelles sur polyester finition brillante — la lumière y révèle les ombres des plis comme un bas-relief.
Dans chaque cas, la collection tient sa promesse conceptuelle par la matière, pas par le discours. Le « laisser advenir » dont parle le titre n’est pas une métaphore : c’est un déséquilibre de trame calculé, c’est une étoffe maintenue brute, c’est un zip comme seule intervention sur un tube de tissu qui se drapera seul au contact du corps.
La collaboration CAMPER — Anna
En marge des séries textiles, la maison présente Anna, troisième pièce issue de la collaboration avec CAMPER, après Peu Form (slip-on) et Karst Finch (sneaker). La tige en maille stretch intègre des fibres TENCEL™ — cellulose issue de bois sourcé durablement — sur la semelle fine du modèle Anita de Camper. Disponible en version basse (noir, beige) et botte (noir, bleu, bleu nuit profond), c’est le premier modèle à talon de la collaboration. L’exercice est cohérent : la maille y joue le même rôle qu’ailleurs dans la collection — une matière qui s’adapte au corps plutôt qu’elle ne le contraint.
L’URUSHI BODY restera probablement la pièce la plus citée de cette saison, non pour son esthétique — sa forme de coque obi-bustier est sobre jusqu’à l’abstraction — mais parce qu’elle est la seule à documenter un trajet : Echizen, Kyoto, Paris. Deux préfectures, une colle végétale médiévale, un moule numérique, plusieurs couches de laque. C’est ce trajet qui constitue la collection, plus que n’importe quel look du défilé.
La maison Issey Miyake a toujours travaillé sur la relation entre technique et corps. Creating, Allowing pose la question d’une étape supplémentaire : la relation entre technique et absence de geste. La prochaine collection dira si c’est une direction ou une parenthèse.





















































