À Cravant-les-Côteaux, le vin ne cherche pas l’effet. Il descend du coteau, traverse des sols où l’argile, le sable, la silice et le calcaire composent une grammaire lente, puis arrive dans le verre avec cette retenue ligérienne qui sait dire beaucoup sans hausser le ton. Teyras de Grandval appartient à cette famille de domaines encore jeunes par leur nom, mais déjà inscrits dans un territoire plus ancien qu’eux.
Né en 2023 de l’acquisition du domaine Jaulin Plaisantin par Anatole de La Brosse, également propriétaire exploitant du Domaine des Closiers depuis 2019, Teyras de Grandval s’installe dans l’un des villages historiques de l’appellation Chinon. Le domaine couvre dix-sept hectares de vignes, principalement situés sur le coteau de Cravant-les-Côteaux : environ seize hectares de cabernet franc, un hectare de chenin, une exposition sud à sud-est, et des sols de millarge calcaire sur les coteaux.
Ce détail géologique compte davantage qu’une promesse de dégustation. Le millarge, localement associé à ces sols calcaires et argilo-calcaires, donne ici le cadre du récit : un cabernet franc qui ne se réduit pas au fruit, un chenin qui ne se contente pas de la fraîcheur. Dans une appellation où le rouge domine largement l’imaginaire, le blanc rappelle que Chinon n’est pas seulement une terre de cabernet franc. L’INAO définit l’AOP Chinon comme une appellation de vins tranquilles rouges, rosés ou blancs secs, située en Touraine, à l’ouest de Tours, sur la rive sud de la Loire.
La première cuvée, Chinon 2023, est issue d’un assemblage de parcelles de cabernet franc situées sur les coteaux de Cravant-les-Côteaux. Les raisins sont vendangés à la main, passent par quatre tris, sont entièrement égrappés, puis encuvés pour une macération pré-fermentaire à froid. La macération totale dure environ un mois. L’élevage se poursuit huit mois, à 75 % en cuve inox et à 25 % en barriques, avec de faibles doses de SO2 comme seul ajout mentionné pour assurer la stabilité du vin.
Dans ce choix d’élevage partagé, on lit une intention assez nette : ne pas maquiller le cabernet franc sous le bois, mais lui donner une assise. La cuve conserve la ligne fruitée, la barrique apporte une modulation, moins un parfum qu’une ponctuation. Le communiqué évoque une robe rubis, des fruits rouges et noirs, une matière souple, une fraîcheur portée par une trame minérale et une finale épicée. La valeur éditoriale de cette cuvée tient moins à sa gourmandise déclarée qu’à son refus apparent de forcer le trait.
Le Teyras Chenin 2023, lui, déplace le regard. Il vient de parcelles de chenin situées sur ces mêmes coteaux de Cravant-les-Côteaux. Les raisins sont également vendangés à la main, triés quatre fois avant pressurage, puis élevés douze mois en barriques, à 100 %. Aucun produit n’est ajouté pendant le processus, en dehors de faibles doses de SO2. Le vin titre 12,5 % vol., contre 12 % vol. pour le Chinon 2023.
Le blanc est peut-être la pièce la plus instructive du duo. Dans une saison où les vins ligériens sont souvent convoqués pour leur fraîcheur immédiate, Teyras de Grandval choisit un chenin élevé intégralement sous bois pendant douze mois. Le risque serait l’alourdissement ; l’enjeu, la tenue. Le dossier décrit une robe pâle aux reflets dorés, un nez de fleurs et de fruits blancs, des touches toastées, puis une bouche construite entre attaque vive et rondeur maîtrisée. Là encore, le plus intéressant n’est pas l’adjectif, mais la tension entre l’élevage et l’acidité totale annoncée à 3,96 g H2SO4/L.
Chinon possède une mémoire littéraire, rabelaisienne, presque bruyante dans sa façon d’être associée à la convivialité. Teyras de Grandval semble prendre le chemin inverse : construire une lecture plus parcellaire, plus sobre, presque architecturale, de l’appellation. La citation d’Anatole de La Brosse, présente dans le dossier, fixe l’ambition : faire de Teyras de Grandval « un des domaines phares de l’appellation Chinon », en respectant les différences de terroirs et la typicité de l’appellation.
Il faudra évidemment du temps pour juger cette trajectoire. Un domaine né administrativement en 2023 ne devient pas une référence par déclaration. Mais il peut l’être par méthode : une surface raisonnable, une lecture claire du coteau, des vendanges manuelles, des tris répétés, une intervention œnologique limitée, deux cépages traités non comme des arguments de gamme, mais comme deux expressions d’un même sol.
Au fond, le sujet n’est pas seulement Teyras de Grandval. Il est ce que Chinon peut encore raconter lorsqu’on cesse de le réduire à un rouge de table, aimable et franc. Ici, le cabernet franc et le chenin ne jouent pas la démonstration. Ils reviennent à l’essentiel : une pente, une exposition, un village, un calcaire. Le reste appartient au temps.


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