Dix ans après la première édition de VivaTech, le discours a changé. En 2016, Paris cherchait encore à convaincre qu’elle pouvait exister face à Londres, Berlin ou la Silicon Valley. En 2026, la question n’est plus celle de la visibilité. Elle est celle du leadership.
Invitée à célébrer le dixième anniversaire du salon, Valérie Pécresse a dressé le portrait d’une région qui ne veut plus seulement être un territoire d’innovation. Elle veut devenir une puissance technologique complète.
L’ambition est assumée : faire de l’Île-de-France le centre névralgique européen de l’intelligence artificielle, du quantique et des infrastructures stratégiques qui accompagneront leur développement.
Pendant longtemps, Paris a souffert d’un paradoxe. La ville incarnait le luxe, la gastronomie, la culture et le tourisme, mais rarement la technologie. Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire.
Selon la présidente de région, l’Île-de-France concentre aujourd’hui près de 25 000 startups, 150 incubateurs et environ 80 % des levées de fonds françaises. Les grands acteurs mondiaux de l’IA y ont installé leurs laboratoires européens, de Microsoft à Google en passant par Meta et OpenAI. Cette concentration s’explique moins par les avantages fiscaux que par un facteur plus difficile à reproduire : le capital humain.
Paris-Saclay, souvent comparé aux grands clusters scientifiques internationaux, concentre certaines des meilleures compétences mondiales en mathématiques, physique fondamentale et intelligence artificielle. C’est dans cet écosystème qu’émergent des acteurs comme Mistral AI ou des startups quantiques telles que Alice & Bob, Pasqal ou C12.
L’annonce de la future Maison du Quantique, réalisée avec le physicien Alain Aspect, s’inscrit dans cette logique. L’objectif est simple : regrouper chercheurs, laboratoires, investisseurs et entrepreneurs afin d’accélérer l’industrialisation des technologies quantiques françaises.
Mais derrière l’enthousiasme technologique apparaît un sujet beaucoup plus stratégique : la souveraineté.
L’accélération de l’intelligence artificielle a rappelé à l’Europe sa dépendance. Les modèles américains dominent les usages. Les infrastructures cloud restent largement étrangères. Les composants électroniques essentiels sont majoritairement produits en Asie.
Pour Valérie Pécresse, la réponse passe désormais par la relocalisation partielle de la chaîne de valeur. Non seulement les centres de données doivent être installés sur le territoire européen, mais certaines capacités industrielles doivent également revenir en France.
Le message envoyé récemment aux industriels taïwanais est révélateur : vendre en Europe devra progressivement s’accompagner d’une production locale. Une logique déjà appliquée depuis longtemps aux États-Unis, en Inde ou au Brésil.
Cette vision marque une rupture avec les décennies précédentes. Pendant longtemps, les métropoles occidentales ont privilégié l’économie de la connaissance et externalisé la production industrielle. Dans un monde piloté par l’IA, cette séparation devient plus fragile. Les puces, les centres de calcul et les infrastructures énergétiques redeviennent des actifs géopolitiques.
L’autre enjeu concerne l’impact concret de la technologie sur la société.
La Région Île-de-France expérimente depuis plusieurs années des programmes d’innovation publique autour de l’IA. Des défis technologiques ont été lancés dans la santé avec Gustave Roussy afin d’améliorer la détection de certaines pathologies grâce à l’analyse d’images médicales. L’une des entreprises bénéficiaires fut Owkin, devenue depuis une référence internationale de l’IA appliquée à la santé.
L’éducation constitue un autre terrain d’expérimentation. L’intelligence artificielle est aujourd’hui testée pour accompagner les enseignants dans la correction des travaux et pour proposer des parcours d’apprentissage plus personnalisés aux élèves.
Reste la question la plus sensible : l’emploi.
Sur ce sujet, la prudence domine. Personne ne sait réellement quels métiers disparaîtront, lesquels seront augmentés par l’IA et lesquels émergeront dans les prochaines années. La région finance actuellement des recherches sur les transformations du travail afin d’adapter les politiques de formation et d’orientation.
L’un des passages les plus révélateurs de l’entretien intervient pourtant à la fin.
Lorsque Valérie Pécresse évoque les atouts de Paris pour les dix prochaines années, elle ne commence ni par l’IA ni par le quantique. Elle parle de qualité de vie. Des trois cents kilomètres de nouvelles lignes de métro du Grand Paris. De l’attractivité culturelle. De la capacité à attirer les talents internationaux.
Autrement dit, la compétition technologique mondiale ne se gagnera pas uniquement avec des algorithmes.
Les ingénieurs, les chercheurs, les entrepreneurs et les investisseurs continuent de choisir des lieux avant de choisir des technologies.
Dix ans après le Brexit, Paris bénéficie d’un avantage que peu d’acteurs européens peuvent revendiquer : être devenue la seule métropole véritablement globale de l’Union européenne.
La prochaine décennie dira si cet avantage symbolique peut se transformer en leadership technologique durable.
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