Dans la Vallée de Joux, il existe un geste que les machines ne reproduisent pas. Le couplage du spiral au balancier — opération par laquelle la lame d’acier amagnétique est fixée à la pièce qui règle le battement de la montre — requiert des mains, du temps, et une expérience que l’on compte en décennies plutôt qu’en heures. Chez la Manufacture Audemars Piguet, au Brassus, ce geste est assuré par deux Spiraleuses dont l’une se nomme Nathalie, avec plus de vingt ans de pratique. C’est elle qui formule la contrainte la plus précise du dossier : « Chaque spiral est unique et exige plusieurs opérations qui peuvent nécessiter plusieurs heures de travail délicat avant de pouvoir faire battre le cœur de la montre. »
Ce niveau d’expertise est, dans l’industrie horlogère contemporaine, généralement réservé aux productions en petite quantité. Le Calibre 7139 — mouvement automatique squelette à calendrier perpétuel présenté au Brassus en février 2026 — fait exception : il est positionné dans deux collections de ligne, la Code 11.59 et la Royal Oak, dans leurs déclinaisons à 41 mm. Intégrer un geste de ce type dans un calibre destiné à une diffusion significative est une décision industrielle, pas seulement esthétique.
L’histoire de ce geste a une date : 1843, Genève. La première formation dédiée à l’assemblage du balancier-spiral s’y est ouverte pour les femmes, au moment précis où l’industrie horlogère structurait sa main-d’œuvre qualifiée. Ces artisanes — désignées sous le terme de Reines de l’horlogerie — ont intégré les ateliers plusieurs décennies avant d’accéder aux diplômes des écoles de métier. La transmission de ce savoir se fait depuis lors de génération en génération, par le geste plus que par l’écrit.
Le Calibre 7139 est construit sur les fondations techniques du Calibre 7120, avec une épaisseur de mouvement de 4,1 mm pour 29,6 mm de diamètre, 423 composants et 41 pierres. Le squelettage — pratiqué par Audemars Piguet depuis les années 1930, quand les horlogers du Brassus y avaient recours pendant la Grande Dépression pour maintenir leurs compétences — est réalisé par électro-érosion (EDM) sur la platine, les ponts, la roue de date, la roue de l’année bissextile et le barillet. Les ponts sont ensuite repris à la main, avec des angles rentrants qui totalisent plus de trente heures de travail manuel par mouvement. Satinage, grainage circulaire, colimaçonage et chanfreinage se succèdent sur des surfaces dont la géométrie change selon l’orientation à la lumière.
La complication calendaire elle-même repose sur une architecture héritée du Calibre 5133, dévoilé en 2018 dans la Royal Oak Calendrier Perpétuel Extra-Plat Automatique RD#2 : came de fin de mois intégrée à la roue de date, came de mois combinée à la roue de mois, toutes les fonctions calendaires réunies sur un seul plan. Le Calibre 7139 y ajoute le système de correction tout-à-la-couronne — deux brevets, quatre positions — déjà présent dans le Calibre 7138, mais intégré ici pour la première fois dans un mouvement squelette. Une zone de non-correction entre 21h et 3h est signalée en rouge sur le cadran, sans risque d’endommagement en cas de réglage intempestif. La roue de date compte 31 dents de tailles variables, conçues pour adapter leur emprise à la largeur des chiffres affichés — un brevet distinct pour ce seul détail de lisibilité.
Le cadran saphir, visible des deux côtés, laisse la lumière traverser l’ensemble du mouvement. La phase de Lune, à 6h, se déploie sur un fond en aventurine noire dans la version Code 11.59, dont la boîte associe l’or gris 18 carats et la céramique noire pour une épaisseur totale de 10,6 mm. La Royal Oak de même calibre combine titane et verre métallique à plus de 50% de palladium — matériau découvert dans les années 1960, refroidi rapidement pour acquérir les propriétés structurales du verre — avec une boîte de 9,5 mm d’épaisseur, étanche à 50 mètres.
Avec une montre remontée en permanence, une seule correction manuelle sera nécessaire d’ici 2100 — année que le calendrier grégorien n’intègre pas comme bissextile. Ce chiffre dit quelque chose sur l’échelle de temps à laquelle ce mouvement a été pensé. La question qui reste ouverte est celle qui précède : dans combien de manufactures, en 2100, existera-t-il encore des mains capables de l’assembler ?




