Home VoyagesItalie, printemps. L’art du déplacement lent selon Belmond.

Italie, printemps. L’art du déplacement lent selon Belmond.

by pascal iakovou
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En mai 2026, Belmond articule une séquence ferroviaire et hôtelière entre Paris, Venise, la Toscane et Florence. Ni circuit organisé, ni catalogue d’adresses — une dramaturgie du voyage pensée comme un objet éditorial.

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Il y a une heure précise à bord du Venice Simplon-Orient-Express où la lumière change. Quelque part après Lausanne, quand les tunnels se succèdent et que le compartiment bascule dans une obscurité ponctuée de lampes-liseuses, la notion de vitesse disparaît. Ce n’est pas de la lenteur par défaut — c’est la lenteur comme proposition esthétique. Belmond, qui opère le convoi depuis 1982, construit autour de cette heure une architecture d’expérience que l’offre printanière 2026 documente avec une précision nouvelle.

L’itinéraire débute à Paris-Gare de l’Est. Vingt-quatre wagons d’origine, restaurés et classifiés selon leurs années de construction — certains datent de 1926 — composent un espace de circulation où l’on dîne, boit, dort et arrive en Italie. La voiture-bar « 3674 » est lambrissée de marqueterie Art déco signée René Lalique ; elle accueille, certains soirs, un pianiste dont le répertoire ne suit pas la grille des hits attendus. Le dîner, servi en trois services, mobilise des produits de saison sans en faire l’objet d’une démonstration. L’accord mets-vins est proposé, pas imposé.

À Venezia Santa Lucia, un bateau privé prend le relais. Ce transfert — dix minutes sur l’eau, sans commentaire audio, sans signalétique — est lui-même une transition éditoriale : on change de rythme avant même d’arriver.

Venise : l’île comme chambre de décompression

L’Hotel Cipriani occupe l’île de la Giudecca, à cinq minutes de vaporetto de la Piazza San Marco — une distance qui suffit à changer radicalement le rapport à la ville. Peter Marino, architecte new-yorkais dont le travail pour les maisons de luxe est documenté depuis les années 1990, a livré en 2024 une réinterprétation de l’établissement fondé en 1958 par Giuseppe Cipriani. Le principe formel retenu : conserver la structure existante, remplacer la signalétique visuelle par des textures, des couleurs et des proportions qui évoquent la Dolce Vita sans la citer explicitement.

La piscine olympique — première piscine privée ouverte à Venise — conserve sa position centrale dans la géographie de l’hôtel. Le restaurant ORO, étoilé Michelin, propose une lecture contemporaine de la lagune sous la direction de Massimo Bottura et Vania Ghedini : non pas une cuisine de palazzo, mais une lecture technique des produits vénitiens, où la saisonnalité dicte la carte avec une rigueur que les deux noms du dossier de presse ne suffisent pas à décrire. Une visite privée de l’Orsoni Fornace — dernière fonderie de mosaïque de verre de la ville, fondée en 1888 — complète l’immersion dans la logique artisanale vénitienne : 3 000 nuances de smalti produits à la flamme, vendus au poids, exportés vers les chantiers de restauration du monde entier.

Toscane : la lenteur du domaine

Trois heures de transfert privé depuis Venise conduisent au Castello di Casole, dans la province de Sienne. Le domaine repose sur une origine étrusque — les fouilles archéologiques menées sur le site ont mis au jour des vestiges datant du IXe siècle avant notre ère — et couvre 1 100 hectares dont 22 dédiés à la viticulture. Les cépages plantés (Cabernet Sauvignon, Sangiovese, Merlot, Petit Verdot) produisent des cuvées consommées sur place et distribuées en circuit limité. La chasse à la truffe, proposée à l’aube en petits groupes avec un cavatore local et son chien, n’est pas une mise en scène folklorique : la récolte détermine le menu du déjeuner.

Ce type de cohérence — du sol à l’assiette, sans médiation marketing — est ce que les maisons hôtelières de luxe revendiquent depuis dix ans sans toujours y parvenir. Ici, la géographie contraint l’offre autant qu’elle la définit.

Florence : la restauration comme méthode

La Villa San Michele, perchée sur les hauteurs de Fiesole, rouvre le 28 avril 2026 après dix-huit mois de travaux. L’édifice d’origine remonte au XVe siècle — ancienne demeure monastique dont la façade est traditionnellement attribuée à Michel-Ange, hypothèse documentée mais non définitivement établie. La restauration a mobilisé des artisans locaux selon une logique de continuité stylistique : les 39 chambres et suites ont été repensées sans rupture avec l’architecture existante.

Trois nouvelles suites signature et le premier espace spa de l’établissement — le Villa San Michele Spa by Guerlain — s’ajoutent au programme. L’espace d’accueil dit « Secret Garden » accueille des fresques réalisées à la main par l’artiste Elena Carozzi, dont le travail repose sur une lecture contemporaine du jardin toscan comme espace symbolique. Le chef Alessandro Cozzolino prend en charge la restauration autour de menus dégustation orientés produits locaux, dans une logique cohérente avec la position géographique de la villa : en surplomb de Florence, à distance raisonnable du bruit, en dialogue permanent avec la campagne toscane visible depuis chaque fenêtre.

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Ce que Belmond propose au printemps 2026 n’est pas un produit touristique amélioré. C’est une réflexion sur le format même du voyage de luxe : lent, articulé, sensoriel, où chaque transition — du train au bateau, de la lagune aux collines, du château à la villa — est pensée comme un seuil narratif.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais)

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