GmbH ressuscite l’histoire effacée de la mode berlinoise

by PASCAL IAKOVOU
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Pour ses dix ans, la maison GmbH ne présente pas seulement une collection homme-femme de plus à la Berlin Fashion Week : elle exhume un pan entier de l’histoire de la mode allemande, systématiquement effacé par le régime nazi. Un geste qui interroge la frontière, toujours plus mince, entre défilé et acte de mémoire.

Il existe une histoire de la mode berlinoise que presque personne ne connaît. Dans les années 1920, la capitale allemande comptait des maisons de couture et des salons capables de rivaliser avec Paris — une scène vibrante, largement portée par des créateurs, des tailleurs, des commerçants et des clientes juifs. L’arrivée au pouvoir du régime nazi a mis fin à cette histoire de manière brutale et systématique : confiscations, exils, exécutions. Cette scène foisonnante a été effacée si complètement qu’aujourd’hui, un nom comme celui de Joe Strassner — pionnier des coupes modernes et du premier smoking pour femme, crédité au générique d’un film aux côtés d’Elsa Schiaparelli en 1935 — ne dit plus rien à personne, quand celui de Schiaparelli reste une référence universelle.

C’est cette absence que la maison GmbH a choisi d’affronter pour marquer ses dix ans d’existence. Plutôt que de se contenter d’un rétrospectif de son propre parcours, le duo créatif s’est plongé dans les archives de l’historienne de la mode Gesa Kessemeier et dans la collection privée de Julia Schwarz, où sont conservées des pièces couvrant un siècle de mode berlinoise. Certaines de ces pièces d’archive, signées par des créateurs aujourd’hui largement oubliés comme Clara Böhm — dont la maison a opéré de 1912 à 1939 — ont été intégrées directement au défilé, aux côtés des créations de la collection Winter-Spring 2027.

Le résultat n’est pas un exercice de citation historique polie. La collection s’appuie sur les archétypes de sportswear structuré propres à GmbH — coupes nettes qui à la fois soulignent et protègent le corps — pour y injecter des détails empruntés directement à cette couture disparue : un col repris d’un manteau de Clara Böhm publié dans le magazine Die Dame en 1934, entre autres citations plus discrètes disséminées dans les silhouettes. La démarche assume ouvertement ses limites : comme l’écrit la maison elle-même, aucune collection ne peut prétendre incarner un siècle d’histoire. Le défilé se présente davantage comme une porte ouverte, le point de départ d’un projet plus vaste visant à faire reconnaître la mode comme expression culturelle sérieuse en Allemagne.

Ce geste prend un relief particulier dans le contexte politique allemand actuel, que GmbH n’élude à aucun moment. La maison évoque frontalement la répression croissante visant les minorités et la progression de l’extrême droite dans l’espace public. Habituée à être interrogée, voire sermonnée, sur son positionnement politique explicite, la marque retourne l’argument : l’histoire qu’elle vient de raconter suffit, selon elle, à justifier pourquoi la mode ne peut pas se prétendre neutre.

Ce type de démarche pose une question qui dépasse largement le cas de GmbH : peut-on réellement faire acte de mémoire dans le cadre commercial et spectaculaire d’une Fashion Week, sans que le geste politique ne finisse absorbé par le système même qu’il prétend interroger ? La réponse tient sans doute moins dans le défilé lui-même que dans ce qui suivra — cette promesse d’un « projet plus vaste » que la maison annonce sans encore le détailler. En attendant, GmbH aura au moins accompli un premier travail rare dans l’industrie : redonner un nom, une silhouette et une existence à des créateurs que l’histoire avait délibérément rayés de la carte.

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