Il existe peu d’histoires aussi paradoxales dans le monde de la voile : un yacht club fondé dans les Alpes suisses, à des centaines de kilomètres de la mer, qui organise depuis 2011 l’une des régates les plus courus de Saint-Tropez. Cette année, le Gstaad Yacht Club Centenary Trophy fête sa 15e édition le 1er octobre, au cœur des Voiles de Saint-Tropez. Quinze ans d’une histoire qui n’aurait pas dû exister, et qui est devenue indispensable.

Un club né loin de l’eau
Le Gstaad Yacht Club a été fondé en 1998 avec une ambition deliberément insolite : créer un club nautique mondial sans appartenir à aucun port. Fondé par des marins passionnés résidant dans les hauteurs bernoises, il compte aujourd’hui près de 400 membres venus de plus de 40 pays. Cette géographie de l’abésence — ancré nulle part, présent partout — est peut-être ce qui explique la longevété de sa vision : un club qui pense la voile comme un art de vivre, pas comme un territoire à défendre.
Sa création du Centenary Trophy, en partenariat avec la Société Nautique de Saint-Tropez, est la manifestation la plus accomplie de cette philosophie. Réservée aux yachts agés de plus de cent ans, la régate est une parenthèse dans un monde où la technologie carbone remplace les coques en bois. Elle célèbre ce qui précède, et rappelle que certains bateaux tiennent mieux la mer que certaines idées contemporaines.
Le format pursuit, ou l’art de la régate dramatique
Ce qui distingue le Centenary Trophy des autres régates classiques est son format : la « pursuit race ». Les départs sont échelonnés selon le rating de chaque bateau, de façon à ce que tous puissent, en théorie, se retrouver au coude-à-coude sur les derniers bords. Hugues Boullenger, capitaine du Sumurun — qui sera le plus grand bateau de la flotte cette année —, l’exprime mieux que quiconque : « Nous partons parmi les derniers et devons remonter toute la flotte. Courir quasiment en temps réel est assez rare en voile classique. »
L’arrivée se dispute devant Saint-Tropez, au pied de la Tour du Portalet. Le premier à franchir la ligne remporte le trophée. C’est la seule règle qui compte. Le reste — les voiles qui claquent, les coques centenaires qui fendent l’eau de rade — relève du patrimoine marin vivant, un concept qui aurait pu paraître nostalgique mais qui, chaque octobre à Saint-Tropez, s’avère le plus contemporain des spectacles.
La Swiss Night, ou quand les Alpes s’invitent en méditerranée
La veille de la régate, le 30 septembre, la place des Lices se transforme pour la 4e édition de la « Swiss Night ». Le Gstaad Yacht Club y déploie son art de vivre alpin : spécialités montagnard es, concours de traite de vaches, course de ski sur bitume. Il y a quelque chose de profondément sérieux, sous l’apparence du divertissement : une nation enclavee qui n’a jamais eu accès à la mer et qui, depuis les années 1990, figure parmi les nations les plus performantes dans les compétitions hauturières. La Swiss Night, c’est la réponse de la Suisse à cette ironie géographique : puisque nous sommes loin de l’eau, faisons de cette distance une identité à part entière.
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