Guide Michelin Las Vegas : gastronomie d’enclave et scène d’auteur

by PASCAL IAKOVOU
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Sous les plafonds à caissons du MGM Grand et derrière les triples parois vitrées de la tour Augustus au Caesars Palace, le silence a un coût d’ingénierie colossal. Il faut traverser des hectares de moquettes denses, saturer l’oreille du tintement métallique des machines à sous et fendre une lumière artificielle conçue pour abolir le cycle circadien avant d’accéder à l’exact opposé du Nevada : des salons capitonnés de velours aubergine où le temps s’arrête net.

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L’irruption d’un palmarès territorial dédié au Sud-Ouest américain ne sanctionne pas une découverte, mais une sédimentation. À Las Vegas, la haute gastronomie s’est d’abord construite comme une enclave d’importation protégée. Lorsque Joël Robuchon installe son salon Art déco au rez-de-chaussée du MGM Grand en 2005, le geste relève d’une précision chirurgicale : transposer intacte la rigueur française au cœur d’un casino de cinq mille chambres. Vingt ans plus tard, la partition tenue en salle par Sean Christopher — récompensé pour la précision millimétrée de son service — et l’enfilade des chariots de pains et de mignardises rappellent que l’opulence ici n’est pas un décor de carton-pâte, mais une discipline de métier. La gelée de crustacés au caviar et le chevreuil rôti escorté de sa poire au vin rouge n’y souffrent aucun compromis d’approvisionnement, défi logistique permanent dans un bassin aride.

Quelques centaines de mètres plus au nord, Guy Savoy applique la même résistance feutrée au deuxième étage de la tour Augustus. La soupe d’artichaut à la truffe noire et sa brioche feuilletée aux champignons ne négocient rien avec le désert environnant. Les chariots de champagne et de fromages affinés défilent face aux néons du Strip comme si les rives de la Seine bordaient le Strip. Même rigueur du contrepoint chez é by José Andrés, dissimulé derrière une porte dérobée au troisième étage du Cosmopolitan : un comptoir confidentiel où huit couverts assistent à une démonstration technique quasi clinique, du « PB&J » réinventé sur meringue de foie gras aux sphérifications de vermouth relevées d’une neige de mandarine.

Mais la véritable mutation de Las Vegas ne se lit plus seulement dans ces bastions adossés aux palaces. Elle s’observe sur Spring Mountain Road, longue artère rectiligne qui s’enfonce vers l’ouest, loin des fontaines chorégraphiées. Là, dans la banalité géométrique des strip malls suburbains, s’est enracinée une tout autre cuisine d’exigence.

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Entre les comptoirs discrets de Kabuto et Kame Omakase, les fourneaux de Partage ou la précision tonkinoise de Pho Ga Bac Bac, la ville révèle son envers : des artisans affranchis du gigantisme hôtelier, travaillant pour une communauté d’initiés qui ne joue pas aux cartes. L’énergie brute d’un barbecue chez SoulBelly ou les assiettes composites d’Esther’s Kitchen dans le quartier des Arts confirment ce basculement. L’illusion s’est muée en terroir d’adoption ; l’oasis artificielle a fini par faire école.

Détail

Au cœur de Jaleo, l’accès à é by José Andrés ne signale aucune enseigne ostentatoire. Seule une poignée de verre sculptée marque l’entrée de cette pièce aveugle où huit convives font face au plan de travail en inox, dans un dispositif de proximité totale emprunté aux ateliers de haute précision.

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