Van Cleef & Arpels réveille l’Égyptomanie, un siècle après Toutânkhamon

by PASCAL IAKOVOU
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En novembre 1922, quand l’archéologue britannique Howard Carter ouvre le tombeau de Toutânkhamon dans la Vallée des Rois, l’onde de choc dépasse largement le cercle des égyptologues. Elle traverse les salons parisiens, les vitrines de la place Vendôme, et jusqu’aux ateliers de Van Cleef & Arpels, qui réagit dans l’année en produisant ses premières pièces à motifs égyptiens : bracelets manchettes, longs sautoirs, broches ornées de hiéroglyphes, de fleurs de papyrus et de figures de profil empruntées aux bas-reliefs pharaoniques. Un siècle plus tard, la maison rouvre ce chapitre avec Fascinating Egypt, nouvelle collection de haute joaillerie dévoilée le 6 juillet dernier, en pleine Semaine de la Haute Couture parisienne.

Ce qui frappe, dans cette nouvelle collection, n’est pas tant la référence à l’Égypte antique, un thème qui traverse l’histoire de la joaillerie occidentale depuis les campagnes napoléoniennes et le déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion, que la manière dont Van Cleef & Arpels choisit de la traiter. La maison ne cherche pas à reproduire l’antique, mais à le filtrer à travers un regard résolument contemporain : les fleurs de lotus deviennent des clips graphiques sertis de rubis, les figures de pharaons et de reines se transforment en broches figuratives constellées de pierres, les créatures mythologiques se réduisent en sculptures miniatures articulées, où se croisent diamants, émeraudes, lapis-lazuli et turquoise.

Le choix des couleurs et des matières n’a rien d’arbitraire. Il rejoue la charge symbolique que les Égyptiens attachaient eux-mêmes aux pierres et aux teintes : le bleu, couleur du ciel et des dieux ; le vert, celle de la végétation renaissante ; le jaune, associé au soleil et à la vie éternelle ; le rouge, symbole de force ; et un noir profond, qui rappelle la terre fertile déposée par les crues du Nil. En reprenant cette grammaire chromatique plutôt que de se contenter d’un vocabulaire ornemental de façade, Van Cleef & Arpels s’inscrit dans une démarche plus proche de l’exégèse que du pastiche décoratif, une nuance qui distingue une haute maison d’un simple exercice de style thématique.

Cette fidélité à ses propres archives constitue, en réalité, le véritable sujet de la collection. Fascinating Egypt puise directement dans le fonds Égyptomanie que la maison a constitué depuis 1922, un siècle d’esquisses, de gouaches et de pièces conservées qui documentent la manière dont un même motif, la fleur de lotus, le scarabée, le vautour aux ailes déployées, s’est déplacé au fil des décennies sans jamais quitter le vocabulaire de la maison. Présenter aujourd’hui cent quatre-vingts pièces sur ce thème revient moins à lancer une nouvelle collection qu’à publier un nouveau chapitre d’un livre déjà entamé depuis un siècle, ce qui change profondément la nature de l’exercice : il ne s’agit plus de suivre une mode égyptisante, mais de la prolonger de l’intérieur.

Reste une question que la collection elle-même ne tranche pas : que reste-t-il, dans cette relecture du XXIe siècle, de la fascination coloniale qui a présidé aux premières égyptomanies européennes des années 1920 ? Van Cleef & Arpels choisit de répondre par l’objet plutôt que par le discours, misant sur la virtuosité du geste joaillier pour faire oublier les ambiguïtés du regard occidental sur l’Égypte antique. Un siècle après Carter, la fascination, elle, n’a pas bougé d’un pouce.

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