Il y a des whiskies qui naissent d’une stratégie, d’un tableau de marché, d’une opportunité repérée à froid. Et puis il y a ceux qui commencent par une amitié. Aventure appartient à cette seconde famille : celle des projets qui portent déjà un récit avant même d’entrer dans le verre. À Bordeaux, dans le quartier de Bacalan, Antoine, Olivier, Éric et Jean ont choisi de s’attaquer à l’un des territoires les plus exigeants des spiritueux bruns : le rye whisky.
Leur ambition n’a rien d’anecdotique. Aventure se présente comme la première distillerie française dédiée au rye whisky, cette eau-de-vie de seigle longtemps associée à l’histoire américaine, aux bars clandestins, aux cocktails classiques et aux palais qui aiment les profils secs, épicés, tendus. Là où la France a surtout construit sa culture whisky autour de l’orge, Aventure prend une autre route : celle du seigle bio français, difficile à brasser, délicat à dompter, mais capable d’offrir une expression aromatique nerveuse, franche et singulière.
L’histoire commence à Londres, autour de dîners, de discussions et de verres partagés. Antoine, Olivier et Éric se découvrent une passion commune pour le whisky, et plus précisément pour les rye whiskeys. L’idée se précise peu à peu : créer un rye whisky français, audacieux, authentique, ancré à Bordeaux, non loin de Soulac-sur-Mer, territoire affectif et familial. Jean rejoint ensuite l’aventure, apportant à ce cercle d’amis une autre mémoire du whisky de seigle, née d’une découverte à l’étranger. Le projet prend alors sa forme définitive : une distillerie, trois cuvées, une obsession de qualité, et cette conviction assez rare qu’un spiritueux peut être à la fois technique, collectif et profondément humain.
Le choix du seigle donne au projet sa colonne vertébrale. Rare en France dans cet usage, il est sourcé en Savoie via des filières bio, en partenariat avec des artisans malteurs. Mais le seigle n’est pas une céréale docile. Sa densité et sa viscosité rendent le brassage complexe, presque rétif. Le moût devient difficile, voire impossible à filtrer. Aventure transforme cette contrainte en parti pris : le brassin est élaboré sur place, sans sous-traitance, selon une logique de maîtrise totale. Chaque recette donne naissance à un whisky spécifique. Un brassin, un whisky. Une manière simple, presque radicale, de préserver l’identité aromatique de chaque cuvée.
Au cœur de la distillerie, l’outil technique raconte cette ambition. Aventure utilise un alambic hybride en cuivre de 750 litres, conçu sur mesure pour la distillation on grain, avec le grain encore présent dans le moût. Chauffé par un manteau de vapeur et équipé d’agitateurs internes, il permet d’éviter l’agglomération du seigle pendant la chauffe. La distillation en deux temps — Pot Still puis colonne de rectification — conserve la richesse du grain tout en affinant le distillat. Ce choix donne au rye Aventure cette matière dense, cette texture ample, cette franchise de céréale qui ne cherche pas à se faire oublier.
Le lieu de vieillissement joue lui aussi un rôle décisif. Installé dans un hangar brut, non climatisé, le chai urbain de Bacalan tire parti des fortes amplitudes thermiques. Ici, le bois travaille vite, le temps semble se condenser. Les taux d’évaporation sont spectaculaires : jusqu’à 20 % de part des anges dès trois ans, et 30 % pour certains lots à cinq ans. Loin d’être un simple décor, le chai devient un accélérateur d’identité. Il impose ses contraintes, mais offre en retour des profils puissants, expressifs, façonnés par l’air, la chaleur, le froid et le bois.
La gamme s’articule autour de trois cuvées, chacune dessinant une manière différente d’aborder le rye à la française.
Aventure N°1, Chêne français, est l’expression fondatrice. Élaboré à partir de trois céréales 100 % bio et françaises — 61,7 % de seigle, 37 % d’orge et 1,3 % de sarrasin — il rend un discret hommage au blé noir et à une certaine mémoire céréalière française. Vieilli au moins quatre ans en fûts de chêne français neufs à chauffe moyenne, il est embouteillé à 43 %. Sa robe dorée annonce un nez malté, gourmand, traversé de miel, de vanille et de pêche mûre. La bouche se montre ample, enveloppante, avec des épices de seigle et des tanins qui apportent de la tension. Prix conseillé : 59 € les 70 cl.
Aventure N°2, Chêne américain, assume une lecture plus outre-Atlantique. Composé de 80 % de seigle malté et 20 % d’orge, issus de l’agriculture biologique française, il vieillit trois ans en fûts de chêne américain neufs à chauffe forte, selon l’esprit du “Heavy Char”. Embouteillé à 47 %, il développe une robe ambrée aux reflets cuivrés, un nez de caramel fondu, de cacao et de céréales toastées. En bouche, la rondeur boisée rencontre les épices douces du seigle, avec une finale longue, suave, marquée par le pain chaud, le caramel et les épices vanillées. Prix conseillé : 69 € les 70 cl.
Aventure N°3, Double Cask, emprunte la voie la plus bordelaise. Issue de la cuvée fondatrice, elle associe seigle, orge et sarrasin bio français, puis bénéficie d’un double vieillissement : trois ans en fûts de chêne français neufs, suivis d’au moins deux ans en fûts de Grand Cru bordelais. Embouteillée à 43 %, cette cuvée de cinq ans offre une robe acajou, un nez complexe mêlant chaleur céréalière, fruits secs, cuir et nuances légèrement oxydatives. La bouche est dense, texturée, avec des notes de noix, de raisin de Corinthe et de bois noble. Prix conseillé : 79 € les 70 cl.
Ce triptyque dit beaucoup de l’ambition d’Aventure. N°1 inscrit le rye dans une grammaire française. N°2 assume la filiation américaine. N°3 crée un pont avec le vignoble bordelais, comme si le whisky venait prendre conseil auprès du vin. Les trois cuvées sont disponibles dans une sélection de cavistes et sur le site officiel de la marque.
Le rye, par nature, n’est pas un whisky de consensus. Il a du nerf, du grain, parfois une forme d’insolence. Il séduit les amateurs de cocktails classiques — Manhattan, Old Fashioned, Sazerac, Vieux Carré — mais il mérite aussi d’être bu sec, pour saisir cette tension entre céréale, bois et épices. Aventure le comprend parfaitement : ses whiskies ne se limitent pas au shaker. Ils portent une expression française du seigle, plus artisanale que démonstrative, plus sincère que spectaculaire.
Dans un paysage où les spiritueux français cherchent de plus en plus à exister au-delà des catégories patrimoniales attendues, Aventure apporte une proposition juste : ni copie américaine, ni exercice marketing. Une distillerie urbaine, un seigle français bio, une bande d’amis, un chai bordelais et trois whiskies de caractère. Il y a ceux qui partent loin pour chercher l’aventure. Ici, elle commence à Bordeaux, dans un verre, avec cette évidence tranquille : le whisky français a encore des territoires à conquérir.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.










