La Montagne d’Alaric, un mur qui fait le vin

by Pascal Iakovou
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Les Corbières ont longtemps été le vignoble qu’on traversait sans s’arrêter. Dix millions d’hectolitres produits à l’échelle régionale, une appellation réputée solide mais peu subtile, structurée autour de coopératives dont la logique de volume a longtemps éclipsé le travail parcellaire. Ce que fait le Domaine de La Lause depuis 2019, sur dix virgule cinq hectares accrochés aux contreforts de la Montagne d’Alaric, à Monze, relève d’un pari inverse : celui de traiter le Languedoc avec le soin qu’on réserve d’ordinaire à la Bourgogne.

Le raisonnement commence par la géographie, et non par le marketing. La Montagne d’Alaric n’est pas un arrière-plan — c’est une infrastructure. Ce massif calcaire qui culmine à 600 mètres fonctionne comme un régulateur thermique : il absorbe les flux méditerranéens les plus violents, amortit les pics de chaleur estivaux, et génère des amplitudes nocturnes qui ralentissent la maturation des raisins. Sur les coteaux argilo-calcaires du domaine, composés d’alluvions anciennes, de graves et de cailloutis, ce différentiel thermique produit ce que les viticulteurs appellent une « fraîcheur en terroir chaud » — une contradiction productive que peu de vignobles languedociens peuvent revendiquer avec autant de précision.

La lause et le chemin

Deux parcelles concentrent cette logique à leur façon la plus documentée. La première est nommée La Lause — terme occitan désignant la pierre plate calcaire utilisée dans les constructions méridionales et dont le sol de la parcelle est en partie constitué. Exposée nord-est le long du ruisseau de la Bretonne, elle porte une Syrah vinifiée sans foulage, 100 % égrappée, avec une macération froide de deux jours à 15°C avant que la fermentation ne soit laissée à son propre élan. L’élevage dure neuf mois en fûts de chêne bourguignon. La seconde parcelle, Chemin Sainte-Colombe, tire son nom du sentier qui monte vers la Montagne d’Alaric. Elle est plantée de Grenache Gris dont les souches, conduites en gobelet, ont près de quatre-vingts ans. Ces vignes vieilles produisent naturellement peu, leur rendement en deçà des seuils rentables pour une logique de négoce, mais en harmonie avec une philosophie où la concentration vient du sol et non de la technologie.

La vinification du Grenache Gris « Chemin Sainte-Colombe » illustre une rigueur de chai rarement explicitée dans les dossiers de vins méridionaux : les raisins sont pressés en grappes entières sans foulage préalable — pour limiter la coloration par les peaux rosées du cépage — à basse pression seulement, les premiers et derniers jus étant systématiquement écartés. Le débourbage à froid dure vingt-quatre heures sans addition de soufre. La fermentation débute en inox à 14°C, se termine en fûts et demi-muids de quatre et cinq vins. Aucune fermentation malolactique : la fraîcheur aromatique prime sur le gras. La pièce a obtenu 94 points au Decanter.

L’hiver 2024 comme révélateur

Le millésime 2024 du Corbières Blanc renseigne mieux sur l’identité du domaine que n’importe quelle déclaration d’intention. Dans la nuit du 17 au 18 mai, un épisode de grêle frappe les parcelles hautes — Marsanne et Vermentino — en épargnant partiellement la Roussanne, plantée en contrebas. La cuvée de cette année est composée à 90 % de Roussanne, avec sept pour cent de Vermentino et trois pour cent de Marsanne. Il n’a été produit que 818 bouteilles. Ce n’est pas une édition limitée au sens commercial du terme : c’est la trace d’une nuit de mai, inscrite dans un assemblage contraint par la météorologie plutôt que par un cahier des charges.

Détail technique : Le Grenache Gris « Chemin Sainte-Colombe » 2023 est élevé 9 mois sur lies fines en fûts et demi-muids de 4 et 5 vins, sans fermentation malolactique, mis en bouteille en juillet 2024. Décanter lui attribue 94/100. La Syrah « La Lause » 2023, égrappée à 100 %, élevée 9 mois en fûts de chêne bourguignon, obtient 90/100. L’AOP Corbières Rouge 2023 — assemblage de Syrah, Grenache et Mourvèdre intégrant du Lledoner Pelut, cépage catalan aujourd’hui rare — reçoit 91/100 à l’International Wine Challenge 2025.

La Maison Abbotts & Delaunay a posé, depuis la reprise en 2019 et sous la direction de Jeanne Delaunay depuis 2023, une hypothèse simple : que les Corbières sont capables d’une expression parcellaire comparable à celle des vignobles bourguignons, à condition de traiter chaque hectare avec la même rigueur analytique. Le Domaine de La Lause est la démonstration en cours.

La question qui reste ouverte — et que la prochaine décennie de millésimes permettra seule de trancher — est de savoir si cette exigence de terroir peut construire, dans le temps long, une identité aussi lisible que celle des appellations qui ont su, avant les Corbières, faire de la géologie un argument culturel.

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