Il y a quelque chose de révélateur dans le fait qu’il ait fallu attendre 2025 pour qu’un ouvrage propose une analyse structurée de l’art de vivre à la française. Des centaines de maisons s’en réclament, des dizaines d’écoles hôtelières l’enseignent, des stratégies de communication internationales s’y adossent depuis des décennies — et pourtant, aucun corpus analytique ne permettait d’en délimiter les contours avec précision.
C’est le paradoxe que documentent Alessandra Violet Vianello et Emmanuelle Mordacq dans L’art de vivre à la française. 10 notions pour l’appréhender, publié en octobre 2025 par MO&VI Collective, la structure qu’elles ont fondée ensemble. « On reste coincé entre l’art de la table et les codes de savoir-vivre, alors que c’est infiniment plus vaste et plus subtil », posent-elles en ouverture. Ce glissement — de la notion folklorique vers l’analyse de structure — est précisément ce que le livre tente d’opérer en 178 pages.
Les deux autrices ne viennent pas de l’académie. Vianello est sociologue des comportements, ex-directrice du planning stratégique chez DDB à Londres et à Paris, chargée d’enseignement à l’Université Ca’ Foscari de Venise — elle a accompagné LVMH, Chanel, Prada, Sofitel. Mordacq est sémioticienne des lieux : c’est elle qui a créé les identités Pullman, MGallery et ibis styles lorsqu’elle était directrice marketing chez Accor, avant de fonder NeoPlaces. Elle intervient à l’IFM, à l’ESSEC, à HEC. Vingt ans d’observation terrain dans les industries du luxe, de l’hôtellerie et de la communication — c’est le matériau sur lequel repose le livre.
La structure en dix notions est, en soi, un choix éditorial qui dit quelque chose sur leur méthode. On ne trouve pas ici une définition synthétique — on trouve un système de lectures. La liberté grâce au cadre : l’idée que la contrainte formelle, en France, n’est pas l’opposé de la liberté mais sa condition. L’œil promeneur : une disposition à l’observation esthétique du quotidien que les autrices identifient comme structurante de la sensibilité française. Séduction : jeu intellectuel & sensualité grivoise : une catégorie qui refuse la distinction entre le désir et l’esprit — ce qui, dans le contexte du luxe, n’est pas une métaphore mais un outil de travail concret pour quiconque crée une expérience de maison.
L’ouvrage inclut onze entretiens avec des personnalités dont les parcours couvrent un champ délibérément large : Guy Savoy, Thierry Reboul — directeur exécutif des cérémonies des Jeux Olympiques de Paris 2024 —, Corinne Bélier, directrice du musée de la Cité de l’Architecture, Maud Bailly qui dirige Sofitel Legend, MGallery et Emblems, et Jacques-Olivier Chauvin, président de FAUCHON Hospitality. Ce choix de faire dialoguer un cuisinier, un scénographe d’événement national, une conservatrice, une directrice d’hôtellerie de prestige et un professionnel de l’hospitalité gastronomique n’est pas décoratif : il dit que l’art de vivre à la française n’est pas la propriété d’une seule industrie.
Le moment de parution n’est pas neutre. La notion d’identité française est devenue, ces dernières années, un terrain politique âprement disputé, souvent réduit à ses formes les plus défensives. Replaçer ce débat sur un terrain analytique — non pas idéologique, mais structurel — est une posture qui a du sens dans ce contexte. Ce que Vianello et Mordacq proposent n’est pas une célébration, c’est une cartographie. La différence est considérable.
Pour le luxe français, dont la puissance internationale repose en partie sur une promesse culturelle que ses propres acteurs peinent à formuler avec précision, ce livre arrive au bon moment. Pas comme outil de communication, mais comme point de départ pour une conversation plus honnête sur ce que cette promesse contient vraiment.




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