ArdAzAei : le chant du rossignol, transmis en silhouettes

by PASCAL IAKOVOU
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Il y a des motifs qui ne se contentent jamais de décorer. Le rossignol et la rose — golo bolbol — traversent depuis des siècles la poésie et les arts décoratifs persans comme un système codé, chargé d’amour, de désir inassouvi et d’aspiration spirituelle. Pour sa cinquième collection couture, présentée à Paris début juillet, Bahareh Ardakani choisit de ne pas illustrer ce motif, mais de le faire parler à nouveau — à travers vingt-six silhouettes construites comme un manuscrit vivant.

La démarche d’Ardakani se distingue d’emblée d’un exercice d’inspiration culturelle classique, où un motif étranger au vestiaire occidental est simplement transposé sur une robe. La fondatrice de la maison raconte avoir grandi avec ce motif tissé dans les tapis de la maison familiale à Göteborg, peint dans les miniatures accrochées aux murs, imprimé dans les pages illustrées des recueils de Hafez et Saadi. Ce n’est donc pas une référence de moodboard, mais une mémoire d’enfance qu’elle choisit de faire circuler à nouveau, cette fois à travers l’atelier plutôt qu’à travers le souvenir.

Le travail technique déployé pour matérialiser cette mémoire relève d’une couture presque narrative. Une dentelle rouge extrêmement fine, développée en interne et brodée du motif entrelacé de l’oiseau et de la fleur, est superposée à des mousselines changeantes rouge-orangé pour créer une sensation de profondeur — la même que celle recherchée, selon la maison, dans les tapisseries persanes teintes de pigments végétaux. Le plissage mathématique traduit l’irisation du plumage replié d’un rossignol sur des jupes et des manches de manteau ; le smocking géométrique reconstitue l’architecture des auvents des jardins persans, domaine par excellence du rossignol. Une broderie zardozi, technique née en Perse au VIIe siècle, orne les ourlets d’un fil cuivré profond, comme les bordures d’un manuscrit enluminé.

Ce vocabulaire ornemental très dense trouve un contrepoint dans la structure des silhouettes elle-même, marquée par ce que la maison qualifie de modernisme scandinave — l’autre moitié de l’identité d’Ardakani, ingénieure et gemmologue de formation, installée entre héritage persan et sensibilité nordique. Les corsages, en forme d’ailes, se referment dans le dos par une fermeture en A qui dessine la silhouette d’un oiseau en plein vol. Les jupes longues et évasées suivent les courbes exagérées des hanches, écho direct de la forme du chant du rossignol tel que la créatrice le décrit. La maison précise avoir volontairement écarté l’usage de plumes véritables, préférant recréer leur texture par la technique plutôt que par la matière brute — un choix cohérent avec la certification GOTS que porte la maison depuis 2022.

Le geste le plus singulier de cette collection tient peut-être moins dans les techniques que dans la manière dont Bahareh Ardakani revendique sa position d’auteure. Dans le texte qui accompagne la collection, elle se décrit elle-même comme simplement couturière, chargée de faire produire par son atelier la quasi-totalité des pièces en interne, tout en assumant une ambition bien plus large : celle de transmettre une culture ornementale qui a fasciné, avant elle, Goethe, Oscar Wilde ou Paul Klee. Elle affirme comprendre le chant du rossignol comme une métaphore de la persistance artistique — le travail de créer de la beauté même quand le monde ne le comprend pas immédiatement.

Vingt-six silhouettes suffisent, en définitive, à faire tenir cette ambition : ni collection de circonstance, ni simple hommage nostalgique, mais une tentative sincère de faire correspondre un métier — la couture — à une transmission plus intime, celle d’une culture qu’on porte avant de la comprendre tout à fait.

Reste à observer comment ce dialogue entre héritage persan et rigueur scandinave évoluera à mesure qu’ArdAzAei, invitée en 2024 comme membre convié du calendrier officiel de la Haute Couture, consolide sa place dans un cercle qui compte parmi les plus fermés de la mode. Une chose semble acquise : la maison n’a pas l’intention de raconter deux fois la même histoire de la même manière.

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