Into The Wild : la collection qui demande si un arbre a des droits

by PASCAL IAKOVOU
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Il y a des collections qui racontent une silhouette. « Into The Wild », le nouvel opus d’Aelis Couture, raconte plutôt une question de droit international : et si la nature n’était plus une propriété, mais un sujet ?

La maison parisienne Aelis Couture, fondée par la designer Sofia, présente sa collection automne-hiver 2026-27 sous un titre qui pourrait passer pour un slogan marketing s’il ne s’accompagnait pas d’un texte d’intention d’une densité inhabituelle pour un communiqué de mode. Conscience de soi, indépendance, incertitude, fragilité, grâce, esprit de rébellion : la maison annonce d’emblée vouloir travailler le contraste comme moteur créatif plutôt que comme simple effet de style. Les robes qui en résultent évoquent un iceberg en train de fondre — bleu glacé se mêlant à des reflets blancs translucides et à un noir pétrole profond — tandis que le rose poudré, presque désincarné, s’intensifie en volumes de tulle noir traversés de longues franges qui imitent la chevelure, donnant aux pièces une gravité presque théâtrale.

La collection s’organise aussi autour d’un dialogue avec les institutions patrimoniales. Le partenariat avec l’Atelier de Moulage de la Réunion des musées nationaux — Grand Palais permet à Sofia d’intégrer des fragments de soie organique de la maison à des expérimentations en trompe-l’œil : avec le sculpteur Arnaud Briand, elle revisite le drapé des toges des commandants romains, moulé dans un plâtre teinté dans la masse d’un noir qui évoque le béton. Une robe en satin duchesse couleur plomb, doublée de chanvre organique, se construit ainsi autour d’un fragment de statuaire romaine, sur laquelle repose une « fibule » façon pièce d’architecture brutaliste. La démarche interroge, à travers le vêtement, les rapports de soutien et de pouvoir — un motif rarement traité avec cette littéralité dans la haute couture contemporaine, où la citation historique se limite en général à l’ornement plutôt qu’à la structure.

Le fil de l’upcycling traverse l’ensemble du vestiaire, prolongé par la collaboration avec Les Intéressantes pour des bijoux recyclés qui se glissent dans les coiffures et les drapés des mannequins, choisis par la directrice de casting Julie Doidy comme de véritables ambassadrices du propos de la maison. Cette saison, l’exploration matérielle se concentre sur la kératine — cheveux, laine, plumes — dans une démarche qui interroge frontalement les pratiques industrielles. Une robe de tulle de soie rose antique enveloppe ainsi de longues mèches de cheveux, don du coiffeur Henry Olivier, brodées à même le tissu fragile par Silvia Barcucci. Le communiqué rappelle, sans détour, que les fausses fourrures polluent par leurs polymères d’origine pétrolière, tandis que les matières naturelles comme la laine ou les cheveux proviennent de plus en plus des filières agroalimentaires et textiles de masse — un rappel qui refuse la facilité du « naturel » comme argument suffisant.

Mais le cœur politique de la collection se trouve ailleurs, dans une rencontre. Lors de la projection du film « Yintah », Sofia a échangé avec Morgane Joffredo, d’Amnesty International, sur la lutte du peuple autochtone Wet’suwet’en, au Canada, contre la destruction de leurs terres pour un projet de gazoduc — une lutte non-violente qui leur a valu d’être criminalisés. Cette rencontre a orienté la réflexion de la maison vers le mouvement international des droits de la nature, qui milite pour que les écosystèmes cessent d’être considérés comme une propriété pour devenir des sujets de droit à part entière. En juin 2026, la petite commune québécoise de Terrasse-Vaudreuil est devenue la première municipalité canadienne à inscrire dans son règlement qu’un arbre possède, avant toute autre considération, le droit d’exister — et la première à signer la Déclaration universelle des droits de l’arbre. Que la couture, industrie construite sur l’éphémère du désir, emprunte le vocabulaire juridique de la personnalité et de la permanence pose une question qui dépasse largement Aelis : la mode peut-elle porter un discours politique sans se contenter d’en esthétiser les symboles ?

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