Kiichiro Asakawa, ou la couleur comme problème de teinturier

by PASCAL IAKOVOU
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Avant de dessiner des vêtements, Kiichiro Asakawa démontait ceux des autres. Pendant six ans, vendeur chez Naichichi, une boutique multimarque de Tokyo, il ouvrait les coutures de pièces vintage pour comprendre leur construction. Rien, dans son parcours, ne relève d’une école de stylisme : diplômé de l’université Tokyo Gakugei, Asakawa est un designer autodidacte. La fermeture de Naichichi en 2016 met fin à cette période d’observation et en ouvre une autre : il monte sa propre boutique, Carol, où des pièces de créateurs côtoient des Levi’s 501 vintage retouchés sur mesure selon la morphologie de chaque client. Le succès de ce service de retouche le pousse, l’année suivante, à lancer ssstein — avec pour tout vestiaire trois modèles de pantalons. Deux saisons plus tard, hauts et manteaux rejoignent la collection.

La Maison ssstein présente aujourd’hui son quatrième défilé parisien, la collection printemps-été 2027, en looks homme et femme. Le premier défilé de la Maison remonte à la saison automne-hiver 2023-2024, à la Rakuten Fashion Week de Tokyo ; ssstein a reçu le FASHION PRIZE OF TOKYO 2025. Ses points de vente incluent Andreas Murkudis à Berlin et L’Éclaireur à Paris.

L’anecdote sert de déclencheur, pas d’explication. Asakawa situe l’origine de la palette printemps-été 2027 dans un souvenir au bord d’un lac, au petit matin. « Le temps semblait suspendu. Dans l’air légèrement embrumé, j’anticipais les premiers rayons du soleil m’illuminant, superposant les couleurs, comme si j’étais une toile vierge. J’imaginais un spectre de teintes délicates émergeant de la lumière dorée pâle », raconte-t-il, encore habité par ce souvenir. Quelques jours plus tard, une rencontre confirme l’intuition : « Je suis tombé sur Remembered Words, une série d’aquarelles de Roni Horn. L’accumulation de points colorés dans ses peintures évoquait exactement la même sensation. » De cette double expérience naît une palette de jaune pâle, vert amande, rose poudré et bleu poudré, complétée par des tons plus sourds — taupe, greige, brun rougeâtre.

Mais la nuance, chez Asakawa, ne se décide pas sur nuancier : elle se négocie avec des teinturiers. Un blouson de nylon jaune pâle, développé en exclusivité pour ssstein par Olmetex, a été garment-washé — un lavage appliqué au vêtement fini plutôt qu’au tissu en pièce — pour obtenir une teinte patinée et une matière légère au toucher. Le même procédé a produit, comme effet secondaire recherché, un léger froissé entre les surpiqûres parallèles du vêtement. Sur le daim, Asakawa a choisi le drumdye plutôt que le pigment-dye : une teinture en tonneau qui pénètre la peau en profondeur, contre un dépôt de pigment en surface, pour un ton uniforme et un toucher plus souple. Le nouveau denim de la collection, un mélange de coton et de chanvre, condense à lui seul cette méthode : des fils ring-dyed, teints en surface seulement, créent un effet de relief entre lumière et ombre, tandis qu’une sur-teinture générale vient assourdir l’ensemble. Seul motif de la saison, un carreau grisé — dont une version est tissée par la manufacture britannique Moon, dans un mélange laine-lin — décline ce même principe de dégradé sous forme de dessin.

Le vestiaire d’extérieur suit la même logique de matière travaillée. Un manteau mi-long en velours côtelé de Pontoglio a été lavé puis séché au tambour pour accentuer le relief des côtes. Sa coupe droite évite l’à-plat grâce à des pinces placées en haut des manches, qui structurent l’épaule. Certaines pièces sont doublées de flanelle soie-rayonne — un choix de confort que rien, à l’extérieur du vêtement, ne signale. La légèreté domine par ailleurs la collection : une soie lavable, dans les mêmes tons assourdis, est coupée en shacket, hybride fluide entre chemise et veste, à superposer à la chemise assortie dans le même tissu. Une autre proposition de total look associe une chemise skipper à un pantalon ample en lin extrêmement doux, dont la coupe hybride combine pinces simples, taille élastiquée à cordon et braguette classique — trois solutions de construction habituellement disjointes, réunies dans un seul modèle. Côté femme, un pantalon extra-large en longueur totale s’ouvre de fentes sur les côtés, tandis qu’un short de sport est taillé dans une laine super légère bordée de cuir.

L’accessoire de la saison résume à lui seul cette approche : une cravate à sept plis, cousue main, à porter avec une chemise dans la même laine super légère, tissée chez Canonico ou Delfino — deux des manufactures textiles italiennes les plus réputées. Un objet d’apparence classique, mais dont la construction — un seul tissu, plié sept fois sur lui-même, sans doublure — demande davantage de matière et davantage de temps qu’une cravate doublée à quatre plis.

Ce que documente cette collection, en creux, c’est moins une palette qu’une méthode : celle d’un créateur qui n’a jamais appris à dessiner un patron mais a appris, des années durant, à défaire des vêtements pour comprendre comment ils tiennent. Trois modèles de pantalons vendus dans une boutique de retouches de vintage, en 2017, ont mené à un quatrième défilé parisien en 2027. Dans un secteur où l’accès à la Fashion Week parisienne passe le plus souvent par un financement de groupe ou une école reconnue, la trajectoire de ssstein — autofinancée, née d’un commerce de quartier tokyoïte — reste, à ce titre, une anomalie que le marché du luxe observe d’ordinaire avec plus de circonspection que d’enthousiasme.


Détail — Le blouson de nylon jaune pâle de la collection a été développé exclusivement pour ssstein par le fabricant textile italien Olmetex. Le vêtement fini, une fois cousu, a été garment-washé : un lavage appliqué directement sur la pièce montée, et non sur le tissu en pièce avant découpe. Ce procédé donne au nylon une teinte patinée et une matière plus légère au toucher — et produit, comme effet collatéral recherché, un discret froissé entre les surpiqûres parallèles du vêtement.

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