Il y a quelque chose de singulier dans le choix de Berluti. Pour la troisième année consécutive, la Maison renonce au podium — cette scène conçue pour l’effet immédiat, la photographie, la viralité de la minute. À la place, elle choisit la Fondation Simone & Cino Del Duca, hôtel particulier de la fin du XIXe siècle qui donne sur le parc Monceau, sous l’égide de l’Institut de France. Un lieu voué à la culture, à la philanthropie, à la mémoire.
Ce n’est pas un défilé. C’est une invitation à traverser des espaces.
Cette année, le fil conducteur est le jardin — mais pas celui qu’on contemple depuis un salon bourgeois. Un jardin traversé, ressenti, qui change selon l’heure et la lumière. Et dans ces espaces se glisse une présence discrète mais insistante : Antoine de Saint-Exupéry. Le Petit Prince, publié en 1943, n’est pas convoqué comme prétexte marketing. Il est là comme structure de pensée : l’attachement aux choses invisibles, l’importance de ce qu’on ne peut pas voir de l’œil, le respect de ce qui est unique.
La résonance avec Berluti n’est pas forcée. La Maison fondée en 1895, née d’une famille des Marches, a toujours cultivé un rapport particulier à la durée — celle des objets qui vieillissent bien, qui portent les traces de ceux qui les ont portés. « Je connaîtrai un son de pas qui sera différent de tous les autres. » Cette phrase du Petit Prince, placée à l’entrée de la présentation, dit tout de ce que Berluti fabrique : des souliers reconnaissables, des empreintes.
Le jardin se décline en plusieurs langages. Dans le Salon Orange, les accessoires en cuir Venezia portent l’influence impressionniste — ces peintres qui ne cherchaient pas à décrire la nature mais à saisir son atmosphère changeante, sa lumière fragmentée. Les patineurs Berluti travaillent dans le même esprit : par touches successives, ils font advenir des profondeurs, des transparences, des nuances que seul le temps révèle. Quatre tableaux impressionnistes ont été sélectionnés par le studio de création pour développer des interprétations nouvelles sur les modèles Un Jour, Luti, Un Jour de Poche et Toujours.
Ailleurs, la Forestière porte un jonquille qui semble avoir poussé de sa poche. Des broderies florales sur veste en jersey semblent émerger du tissu. Le motif Scritto s’ouvre à la fleur, au pointillé optique, au laser. Le Galet Bloom s’inspire de la courbe organique du calla, rendant la grâce naturelle de la fleur en une forme sculptural. Ce n’est pas de la décoration — c’est une conversation entre la main et la matière.
Berluti articule une réponse discrète à l’accélération du marché. Alors que la mode produit toujours plus vite, la Maison expose ses cordonniers au travail, montre ses pièces restaurées, rappelle que 97 % de ses créations peuvent être réparées dans l’atelier d’Aubervilliers. Les loafers Lorenzo et Panache perpétuent une lignée de silhouettes emblématiques. Un acte politique dans un monde jetable.
Dans la bibliothèque de la Fondation — là où reposent les livres de Simone et Cino Del Duca — Berluti a co-signé avec Gallimard et la Bibliothèque de la Pléiade une édition spéciale Saint-Exupéry, habillée d’un étui et de couvertures en cuir Venezia patiné. Le vêtement comme reliure. L’objet de mode rejoint l’objet de texte.
L’essentiel est invisible pour les yeux. Berluti, lui, l’a gravé dans le cuir.


























