Cohere, la souveraineté pragmatique de l’IA

by Pascal Iakovou
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Parmi les centaines de conférences consacrées à l’intelligence artificielle, certaines révèlent moins une innovation qu’un changement de doctrine. L’échange entre Aidan Gomez, cofondateur de Cohere et coauteur du papier fondateur Attention Is All You Need, appartient à cette catégorie.

Depuis deux ans, le récit dominant de l’IA repose sur une course à la puissance : plus de GPU, plus de paramètres, plus de capital. Pourtant, derrière les annonces spectaculaires des géants américains, une autre bataille est en train de se jouer. Une bataille moins visible, mais peut-être plus stratégique : celle de la souveraineté opérationnelle.

Le retour du politique dans l’intelligence artificielle

La veille de son intervention, Aidan Gomez participait à une réunion du G7 réunissant chefs d’État et dirigeants des principales entreprises d’IA.

Le fait marquant n’est pas tant la présence des industriels que le consensus qui semble émerger : les démocraties occidentales considèrent désormais l’intelligence artificielle comme une infrastructure stratégique comparable à l’énergie ou aux télécommunications.

Pendant plusieurs années, l’Europe a abordé l’IA principalement sous l’angle de la régulation. Aujourd’hui, le discours évolue. La question n’est plus seulement de contrôler l’IA, mais de posséder une partie de la chaîne de valeur.

Gomez formule une idée simple : il est essentiel qu’une démocratie occupe au moins la deuxième place mondiale dans la hiérarchie de l’IA.

Derrière cette phrase se cache une inquiétude géopolitique profonde. Si les modèles deviennent l’infrastructure cognitive des administrations, des hôpitaux, des réseaux électriques ou des banques, leur dépendance à quelques acteurs extra-européens devient un enjeu de sécurité nationale.

La fin du mythe du « tout ouvert »

L’un des points les plus intéressants concerne le rapprochement entre Cohere et l’entreprise allemande Aleph Alpha.

Ce partenariat illustre une transformation du marché. Pendant longtemps, l’écosystème européen a dispersé ses ressources entre une multitude de startups prometteuses. Or, selon Gomez, l’IA moderne exige une concentration de capital, de talents et d’infrastructures rarement observée dans les cycles technologiques précédents.

La logique change donc.

L’objectif n’est plus de financer cent initiatives différentes dans l’espoir qu’une réussisse. Il s’agit de créer quelques champions capables d’atteindre une masse critique mondiale.

Cette approche rappelle davantage l’industrie aéronautique européenne et la création d’Airbus que l’univers traditionnel des startups.

La véritable bataille : les infrastructures critiques

Le positionnement de Cohere est particulièrement révélateur de l’évolution du marché.

Contrairement à d’autres acteurs focalisés sur les usages grand public, l’entreprise cible les infrastructures critiques :

  • énergie ;
  • télécommunications ;
  • santé ;
  • finance ;
  • administrations publiques.

Dans ces environnements, le problème principal n’est pas la créativité des modèles mais leur fiabilité, leur sécurité et leur capacité à fonctionner dans des environnements souverains.

Cette distinction est fondamentale.

Les débats médiatiques se concentrent souvent sur les assistants conversationnels. Pourtant, les marchés les plus importants se situent probablement ailleurs : dans les systèmes qui gèrent les réseaux électriques, les opérations bancaires ou les infrastructures gouvernementales.

Lorsque ces systèmes tombent en panne, c’est l’économie qui s’arrête.

La fracture silencieuse entre démonstration et déploiement

L’intervention met également en lumière un phénomène rarement évoqué.

La plupart des modèles les plus avancés sont conçus pour démontrer ce qui est techniquement possible. Mais les entreprises doivent déployer ce qui est économiquement viable.

Gomez explique que de nombreux clients ne peuvent tout simplement pas exploiter des modèles toujours plus volumineux et plus coûteux.

Le véritable avantage concurrentiel de Cohere n’est donc pas la puissance brute.

C’est l’efficacité.

Pouvoir exécuter un modèle dix à trente fois moins coûteux devient plus précieux que gagner quelques points sur un benchmark académique.

Cette logique rappelle une règle classique de l’industrie du luxe : la sophistication invisible compte souvent davantage que la démonstration ostentatoire.

Du POC au ROI

Depuis dix-huit mois, une question revient dans toutes les directions générales : où est le retour sur investissement ?

Le discours dominant a longtemps laissé entendre que les entreprises peinaient à transformer leurs expérimentations en valeur économique.

Gomez apporte une nuance intéressante.

Selon lui, le problème ne résidait pas dans la technologie mais dans la maturité des organisations. Les premières vagues de Proofs of Concept étaient souvent mal définies, insuffisamment gouvernées ou déconnectées des besoins métiers.

Aujourd’hui, la situation évolue.

Les entreprises savent mieux identifier les cas d’usage à forte valeur ajoutée. Les fournisseurs comprennent mieux les contraintes industrielles. Les modèles sont plus fiables.

Résultat : les expérimentations commencent à migrer vers la production.

Ce passage du POC au déploiement industriel constitue probablement l’un des changements les plus importants observés en 2026.

Le paradoxe de l’emploi

Sur la question de l’impact sur le travail, Gomez adopte une position mesurée.

À ce stade, Cohere observe davantage des usages d’augmentation que de remplacement. Les organisations utilisent l’IA pour accélérer leur croissance plutôt que pour réduire massivement leurs effectifs.

Cette analyse rejoint ce que l’on constate dans de nombreux secteurs : les gains de productivité sont réels mais restent largement absorbés par une augmentation de la demande.

Le dirigeant évoque d’ailleurs le paradoxe de Jevons, selon lequel une technologie qui améliore fortement l’efficacité peut finalement accroître la consommation plutôt que la réduire.

L’histoire économique regorge d’exemples similaires.

Rien ne garantit toutefois que cette dynamique restera stable à long terme. Gomez reconnaît que les gouvernements devront anticiper des scénarios plus complexes impliquant formation, reconversion et nouvelles formes de protection sociale.

L’acceptabilité devient un enjeu stratégique

L’un des passages les plus lucides concerne la défiance croissante envers l’IA.

Contrairement à certains dirigeants technologiques qui considèrent cette résistance comme un simple problème de communication, Gomez estime qu’elle est légitime.

Les inquiétudes liées à l’emploi, à la consommation énergétique ou à la concentration économique ne relèvent pas d’une incompréhension du public.

Elles reflètent une incertitude réelle sur la trajectoire future de la technologie.

Cette reconnaissance est importante.

L’acceptabilité sociale pourrait devenir aussi déterminante que les performances techniques elles-mêmes.

Une infrastructure cognitive mondiale ne pourra pas être imposée contre les citoyens qui l’utilisent.

Le Détail

L’observation la plus surprenante de l’entretien concerne peut-être les Transformers eux-mêmes.

Près de dix ans après la publication de Attention Is All You Need, l’architecture demeure le socle de la quasi-totalité des modèles majeurs.

Pour Gomez, cette longévité est presque anormale.

Dans l’histoire de l’informatique, peu de paradigmes dominent aussi longtemps sans être remplacés. Son espoir n’est donc pas de voir les Transformers triompher indéfiniment, mais d’assister à l’émergence d’une nouvelle génération d’architectures plus efficaces.

Une remarque qui sonne comme un rappel salutaire : malgré les centaines de milliards investis dans l’IA, nous sommes peut-être encore au début de l’histoire.

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