La confiance ne se pirate pas : pourquoi l’IA transforme la cybersécurité en enjeu de souveraineté

by Pascal Iakovou
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Pendant des années, la cybersécurité s’est concentrée sur une question relativement simple : comment protéger les systèmes. À VivaTech, la discussion entre Damien Lucas et Marius Briedis a montré que le véritable défi de la décennie sera probablement ailleurs : comment préserver la confiance.

Car l’intelligence artificielle ne se contente pas de modifier les outils de sécurité. Elle remet en cause les fondations mêmes sur lesquelles reposait Internet : l’identité, l’authenticité et la souveraineté.

L’âge de la défiance numérique

L’un des constats les plus intéressants du débat est que l’IA n’a pas réellement créé la crise de confiance actuelle.

Elle a surtout révélé sa fragilité.

Pendant longtemps, les utilisateurs supposaient que les personnes avec lesquelles ils interagissaient étaient réelles, que les informations consultées étaient authentiques et que les infrastructures numériques fonctionnaient dans un cadre relativement stable.

L’IA générative fait exploser ces certitudes.

Création automatisée de sites de phishing, deepfakes vidéo capables d’imiter un dirigeant, usurpation d’identité à grande échelle, génération de code malveillant : des opérations autrefois réservées à des cybercriminels expérimentés deviennent accessibles à des acteurs beaucoup moins qualifiés.

Comme l’a résumé Damien Lucas :

L’IA ne révèle pas seulement les vulnérabilités. Elle les rend exploitables massivement.

Cette démocratisation des capacités offensives constitue sans doute l’un des changements les plus importants observés depuis l’apparition du cloud.

Pourquoi les attaquants gardent une longueur d’avance

Le paradoxe est frappant.

L’IA aide les défenseurs à détecter plus rapidement les vulnérabilités, analyser les comportements suspects ou automatiser certaines tâches de surveillance.

Mais elle aide également les attaquants.

Et pour l’instant, ces derniers semblent bénéficier d’un avantage structurel.

La raison est simple : l’attaquant n’a pas besoin d’être parfait.

Le défenseur, lui, oui.

Un acteur malveillant peut générer des milliers de tentatives de phishing, créer des centaines de variantes de malware ou scanner automatiquement des millions de lignes de code à la recherche d’une faille.

Le coût marginal devient quasiment nul.

À l’inverse, chaque vulnérabilité détectée doit être vérifiée, corrigée, testée puis déployée sans casser les systèmes existants.

L’IA réduit les coûts des deux camps, mais elle réduit davantage ceux des attaquants.

Cette asymétrie est probablement l’une des principales explications de l’augmentation continue des investissements cybersécurité malgré les progrès technologiques.

Le nouveau risque : la vitesse

Un autre enseignement du panel concerne l’accélération généralisée du développement logiciel.

Les assistants de code et les agents IA permettent désormais de produire des applications en quelques heures plutôt qu’en plusieurs jours.

Mais la rapidité de création n’élimine pas la nécessité du contrôle.

Au contraire.

Les intervenants ont souligné un phénomène déjà observé dans de nombreuses entreprises : les développeurs produisent davantage de code, mais les équipes sécurité doivent absorber une charge croissante de vérification.

Autrement dit, l’IA déplace le goulot d’étranglement.

La génération devient instantanée.

La validation reste humaine.

Cette réalité explique pourquoi le retour sur investissement de l’IA reste parfois difficile à mesurer dans les organisations : les gains de productivité en amont ne se traduisent pas automatiquement par une accélération équivalente en production.

Sécurité et confiance : deux concepts différents

L’un des passages les plus pertinents du débat concerne la distinction entre sécurité et confiance.

La sécurité relève de la technologie.

Chiffrement, authentification, protection des données, résilience des infrastructures.

La confiance relève davantage de la gouvernance.

Qui possède les données ?

Qui peut y accéder ?

Dans quelle juridiction sont-elles stockées ?

Qui contrôle réellement l’infrastructure ?

Cette distinction devient particulièrement importante avec l’essor des grands modèles de langage.

Des millions d’utilisateurs partagent désormais avec des IA des informations personnelles, médicales ou professionnelles sans toujours savoir où ces données sont stockées ni comment elles sont utilisées.

Le problème n’est plus seulement de protéger l’information.

Le problème est de savoir à qui l’on choisit de la confier.

La souveraineté numérique devient un sujet stratégique

C’est probablement sur ce point que le débat a pris sa dimension la plus politique.

Pendant des années, la stratégie multi-cloud était considérée comme une solution de résilience.

Les entreprises répartissaient leurs infrastructures entre plusieurs fournisseurs afin d’éviter une dépendance excessive.

Mais selon Damien Lucas, cette approche ne répond plus au principal risque émergent : la géopolitique.

Choisir deux fournisseurs américains n’est plus nécessairement une diversification suffisante.

Le risque n’est plus seulement technique.

Il devient réglementaire, diplomatique et stratégique.

La question centrale n’est plus :

« Combien de clouds utilisons-nous ? »

Mais plutôt :

« De quels pays dépendent nos infrastructures critiques ? »

Cette évolution marque un changement majeur dans la perception du cloud.

La souveraineté numérique quitte progressivement le terrain des spécialistes pour devenir un sujet de gouvernance d’entreprise.

L’humain reste le maillon décisif

Malgré toute la sophistication technologique évoquée durant la session, les deux intervenants sont revenus à une conclusion presque classique.

Le principal facteur de risque reste humain.

Les technologies de protection progressent.

Les infrastructures deviennent plus robustes.

Les systèmes de détection s’améliorent.

Mais les utilisateurs continuent de cliquer sur des liens frauduleux, de partager des informations sensibles ou de faire confiance à des contenus synthétiques.

L’exemple des deepfakes utilisés pour imiter des dirigeants lors de demandes de virements frauduleux illustre parfaitement ce phénomène.

À mesure que les contenus générés deviennent indiscernables du réel, la vérification devient une compétence fondamentale.

Demain, la capacité à douter pourrait devenir aussi importante que la capacité à utiliser l’IA.

Le prochain choc s’appelle quantum

Alors que la plupart des discussions actuelles se concentrent sur l’intelligence artificielle, Damien Lucas a identifié une autre rupture technologique susceptible de bouleverser l’écosystème de la cybersécurité : l’informatique quantique.

Si l’IA remet en question la confiance numérique, le quantique pourrait remettre en cause certains fondements du chiffrement moderne.

Les organisations qui préparent aujourd’hui leur transition vers des architectures post-quantiques pourraient bénéficier du même avantage que celles qui ont anticipé l’adoption du cloud il y a quinze ans.

Le véritable enjeu

Le débat a finalement mis en lumière une idée simple mais essentielle.

L’IA ne réduit pas la complexité du monde numérique.

Elle l’augmente.

Elle accélère les innovations, mais aussi les vulnérabilités.

Elle renforce les capacités de défense tout en démultipliant celles des attaquants.

Et surtout, elle transforme la confiance — longtemps considérée comme une conséquence naturelle de la technologie — en un actif stratégique qu’il faut désormais construire, vérifier et protéger en permanence.

Dans la décennie qui s’ouvre, la question ne sera probablement plus de savoir qui possède la meilleure intelligence artificielle.

Mais qui mérite encore notre confiance lorsqu’elle agit à notre place.

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