Dans la tech, la parité n’est plus un sujet d’image mais de conception

by Pascal Iakovou
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À VivaTech, une session consacrée aux femmes dans la tech a déplacé le débat : il ne s’agit plus seulement d’ouvrir les portes des métiers numériques, mais de savoir qui conçoit les outils qui façonnent nos rencontres, nos apprentissages et nos décisions.

Il y a des secteurs où l’absence se voit moins qu’elle ne se ressent. Une application de rencontre peut fonctionner parfaitement pour un homme et produire, dans le même temps, une expérience saturée pour une femme. Un jeu vidéo peut attirer des millions de joueurs et laisser ses joueuses entrer par effraction. Une intelligence artificielle peut répondre en quelques secondes et reconduire, sans bruit, les angles morts de ceux qui l’ont entraînée.

C’est peut-être là que se joue aujourd’hui la vraie question des femmes dans la tech. Non plus dans la seule conquête de postes, mais dans la fabrication même des usages.

À VivaTech, la session consacrée aux femmes dans la technologie, soutenue par la Caisse des dépôts, s’est ouverte sur un constat simple : la technologie n’est plus un secteur parmi d’autres. Elle irrigue la santé, l’éducation, la finance, la fonction publique, le divertissement, les relations humaines. S’en tenir à distance revient donc à laisser d’autres écrire les règles d’un monde que tous devront habiter.

L’usage révèle ce que l’organigramme oublie

Karima Benabdelmalek, présidente de Happn, en donne une illustration très concrète. Dans le dating, le produit n’est jamais neutre. Le ratio entre hommes et femmes, la manière dont les messages arrivent, le rythme de sollicitation, le sentiment de contrôle ou de sécurité : tout cela détermine l’expérience réelle.

La dirigeante rappelle que 55 % des effectifs de Happn travaillent dans la tech, le produit ou la data. Or ces métiers restent encore majoritairement masculins. La contradiction est immédiate : comment concevoir une application qui parle aux femmes lorsque celles qui vivent l’expérience sont trop peu nombreuses autour de la table ?

Chez Happn, cette question s’est traduite jusque dans les fonctionnalités. Face à la sur-sollicitation des utilisatrices, l’application a travaillé sur une réception plus progressive des messages, afin de redonner du temps et du choix. Ce détail dit beaucoup. La parité n’est pas seulement une affaire de représentation ; elle modifie la texture même du service.

Même logique dans le repositionnement de la Maison numérique qu’est devenue Happn. Karima Benabdelmalek raconte avoir rompu avec une identité bleu et blanc, jugée trop froide et trop corporate, pour installer une présence plus chaleureuse, davantage liée à la relation humaine. Le geste peut sembler graphique. Il est en réalité stratégique : dans l’économie de l’intime, la confiance est une interface.

Entrer dans les codes, puis les déplacer

Dans l’e-sport, Lou Henguelle décrit une autre mécanique : celle de l’accès tardif. Beaucoup de joueuses arrivent plus tard que les garçons aux jeux vidéo, faute d’exposition précoce, d’encouragement familial ou de modèles visibles. Cet écart initial produit ensuite un écart de niveau, de confiance, de légitimité.

Là encore, le sujet n’est pas seulement culturel. Il touche à la construction des marchés. Lorsqu’un éditeur crée une compétition féminine, des espaces protégés, des formats de visibilité ou intègre davantage de femmes dans ses équipes, il ne fait pas seulement œuvre d’inclusion. Il élargit son propre imaginaire produit.

Lou Henguelle dit aussi la tension la plus fine : apprendre les codes d’un milieu sans s’y dissoudre. Dans l’e-sport, cela passe par le vocabulaire, le rythme, la crédibilité technique, parfois même par la voix. Il faut être assez dedans pour être entendue, assez singulière pour déplacer la norme. L’exception, à force d’insistance, peut devenir une règle.

L’école comme correction du système

Avec Ada Tech School, fondée en 2019, Chloé Hermary travaille précisément sur ce point d’entrée. L’école forme des profils sans prérequis technique ni diplôme, avec des promotions composées à 60 % de femmes. Le postulat est clair : la tech n’est pas réservée aux ingénieurs de formation, ni aux trajectoires linéaires.

Ce déplacement est décisif. La programmation peut être abordée comme une langue vivante. La conception d’une application emprunte autant au marketing, à la compréhension des usages, à la collaboration et à la créativité qu’au code lui-même. Là encore, le mythe du développeur solitaire masque la réalité d’un métier collectif.

Cette relecture des compétences ouvre la porte à des profils venus de l’enseignement, de la communication, du commerce, de la finance ou du droit. Elle montre surtout que l’autocensure reste l’un des premiers verrous. Beaucoup de femmes ne se demandent pas seulement si la tech les intéresse, mais si la tech est “faite pour elles”. La réponse se construit moins par discours que par expérience.

Le Détail

Chez Microsoft France, Hebrou Cornet indique que 50 % du comité exécutif est féminin et que les femmes représentent 38 % des effectifs en France. L’entreprise mise sur le mentorat, le sponsorship et des programmes de formation, avec l’objectif annoncé de former gratuitement un million de personnes à l’IA d’ici 2027.

L’IA, accélérateur ou correcteur ?

La discussion devient plus sensible lorsqu’elle aborde l’intelligence artificielle. Car l’IA concentre toutes les tensions. Elle peut aider à apprendre plus vite, automatiser les tâches répétitives, ouvrir l’accès au code, accélérer la montée en compétence. Mais elle peut aussi amplifier les biais si ceux qui la conçoivent ne représentent qu’une partie du réel.

Chloé Hermary rappelle que les systèmes de reconnaissance faciale ont historiquement moins bien détecté les peaux foncées lorsqu’ils avaient été insuffisamment entraînés sur ces profils. Les générateurs d’images, eux, tendent encore à associer certains métiers à des genres. Le problème n’est pas que l’IA “pense mal”. C’est qu’elle apprend trop fidèlement de bases humaines incomplètes.

La question devient alors politique au sens noble : qui entraîne les modèles ? Qui définit les jeux de données ? Qui décide de ce qui est acceptable, visible, recommandé, prioritaire ? Dans le luxe, dans la santé, dans l’éducation, dans le recrutement, la réponse à ces questions ne peut pas rester entre les mains d’un groupe homogène.

L’IA générative offre pourtant une fenêtre rare. Parce qu’elle fonctionne par le langage naturel, elle abaisse une partie de la barrière d’entrée. On peut lui parler, tester, recommencer, apprendre par itérations. Elle permet de prototyper un site, structurer une idée, préparer un pitch, explorer un métier. Mais encore faut-il oser s’en saisir avant que l’écart d’usage ne devienne un nouvel écart de pouvoir.

La leçon de cette session tient peut-être en une phrase : la tech n’est pas seulement un secteur à féminiser, c’est une grammaire du monde à réécrire. Et cette grammaire ne peut plus être rédigée sans celles qui en vivront les conséquences.

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