Le Taillevent, 80 ans : ce que la salle sait que la cuisine ne peut pas dire

by Pascal Iakovou
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Je dispose de deux dossiers de presse : le dossier général du Taillevent (DP_Le_Taillevent_2024) et le communiqué des 80 ans (CP_80_ans). Je vais traiter les deux ensemble, le second étant le déclencheur journalistique.


TRIAGE

Bon grain — faits exploitables :

  • Fondation : André Vrinat, 1946, rue Lamennais (Paris 8e)
  • Nom : Guillaume Tirel, cuisinier de Charles V et Charles VI, auteur du Viandier (XIVe siècle), titre « Sire de Taillevent »
  • Le Viandier = premier ouvrage culinaire en langue française
  • André Vrinat rompt dès 1946 avec la suprématie bordelaise en plaçant la Bourgogne à parité
  • Cave : ~40 000 flacons, plus de 3 800 références, allocations de Raveneau, Armand Rousseau, Leflaive
  • Cession à Valérie Vrinat puis aux frères Gardinier (Thierry, Stéphane, Laurent) en 2011
  • Groupe Gardinier : fondé en 1927, 480 salariés, CA +55 millions d’euros, présence France/Angleterre/États-Unis/Liban/Japon
  • Giuliano Sperandio, chef depuis 2021
  • Deux menus signatures : Héritage du Taillevent et Gestes du Taillevent, quatre temps chacun
  • Premier restaurant à remettre en valeur le service en salle comme discipline autonome (menu Gestes)
  • Salle Trianon : alcôves en marqueterie de paille par les Ateliers Lison de Caunes
  • Salle Lamennais : boiseries chêne, fresques en feuille de cuivre dorée
  • Architecte rénovation : Yann Montfort ; plasticienne : Solène Eloy
  • Édifice : ancien hôtel particulier du Duc de Morny
  • Thomas Millet, chef sommelier, formé hors cursus classique, marqué par Fred Niger du Domaine de l’Écu
  • Citation Sperandio (service) : « Il s’agit de créer du lien avec nos hôtes, de valoriser le savoir-faire des métiers de salle, où le geste n’est autre que l’essence même du Taillevent. »
  • Citation Sperandio (cuisine) : « Si la technique est un prérequis, ma cuisine est l’expression de mon ressenti du moment, des Hommes, des produits. »
  • Citation frères Gardinier (chef) : « Avant même sa cuisine, c’est l’homme qui nous a plu chez Giuliano Sperandio. Il fait preuve d’une acuité intellectuelle et de valeurs humaines. »
  • Menu 80 ans (jusqu’au 31 juillet, 345 € par personne) : Cresson de fontaine/caviar osciètre + Champagne Deutz 2015 ; Tourteau de Bretagne/Chablis 1er Cru Raveneau 2012 ; Épeautre du Pays de Sault/La Mission Haut-Brion 1988 ; Chausson feuilleté de ris de veau/morilles au vin jaune/Hermitage Blanc Chave 2013 ; Crêpe Suzette/Yquem 2005 ; Marquise au chocolat/Porto Fonseca 1985
  • Homard bleu de casier en cocotte lutée aux légumes de printemps (plat du menu anniversaire)
  • Distinctions : deux étoiles Michelin 2024, Relais & Châteaux, Wine Spectator Best of Award of Excellence 2024, Les Grandes Tables du Monde, Comité Colbert, Entreprise du Patrimoine Vivant

Ivraie — éliminée :

  • « Une icône de la gastronomie » (interdit)
  • « Dix lettres qui incarnent tout le prestige » (rhétorique)
  • « Une expérience unique au monde » (superlatif non étayé)
  • « Expériences gastronomiques inoubliables » (inutilisable)
  • « La magie opère » (×3 dans le dossier — terme banni)
  • « Sublimant les mets les plus raffinés » (fluff)
  • Toutes les citations des frères Gardinier sur leur propre groupe (déclarations institutionnelles)

FORMAT

Le Lieu (800–1 200 mots) — ancré dans L’Escale Curatée et La Rigueur du Geste.

L’angle retenu n’est pas la célébration des 80 ans (angle presse évident, déjà saturé), mais une question moins formulée : comment un restaurant construit son rapport au temps quand le temps est précisément son seul argument d’autorité ? Le menu anniversaire devient le prétexte ; la méthodologie du geste de salle et la cave comme mémoire matérielle sont le cœur.


Le Taillevent, 80 ans : ce que la salle sait que la cuisine ne peut pas dire

Depuis 1946, la Maison tient rue Lamennais, dans le 8e arrondissement de Paris. Elle fête ses quatre-vingts ans avec un menu construit comme une archive raisonnée — et rappelle, en passant, que la vraie singularité de cette adresse n’est pas dans l’assiette.


Il y a une scène qu’on ne voit plus dans beaucoup d’endroits. Un maître d’hôtel approche, dispose sa poêle sur le réchaud posé en salle, incline la casserole vers la flamme. La crêpe Suzette prend feu. Personne ne fait semblant de ne pas regarder. C’est précisément ce que cherche Giuliano Sperandio depuis qu’il a pris les commandes du Taillevent, en 2021 : que le service cesse d’être invisible.

Le chef a formalisé cette intuition en deux menus de dégustation quatre temps, l’un intitulé Héritage du Taillevent, l’autre Gestes du Taillevent. Le second est le moins attendu. Il documente un savoir-faire de salle que la grande restauration parisienne a longtemps relégué au rang de décor — les flambages, les découpes à table, les décantages à la bougie — en leur restituant le statut de technique à part entière. Sperandio formule la chose sans détour : « Le geste n’est autre que l’essence même du Taillevent, telle une ode au partage et à la convivialité. »

Ce que le Duc de Morny a laissé

La Maison occupe un ancien hôtel particulier du Duc de Morny. La pierre de taille, les pilastres, les chapiteaux sont restés. L’architecte Yann Montfort et la plasticienne Solène Eloy ont travaillé depuis cette matière-là, sans la contredire. La salle Trianon — couleurs sourdes, lumière filtrée — doit ses alcôves aux Ateliers Lison de Caunes, qui ont utilisé la marqueterie de paille pour sculpter les jeux d’ombre entre les tables. La salle Lamennais est recouverte de boiseries en chêne ; les fresques en feuille de cuivre dorée captent et redistribuent la lumière selon l’heure. Ces deux espaces sont une réinterprétation du Viandier — le premier ouvrage culinaire en langue française, rédigé au XIVe siècle par Guillaume Tirel, cuisinier des rois Charles V et Charles VI, que la cour honorait du titre de Sire de Taillevent pour sa célérité à découper. C’est de là que vient le nom. Et c’est à lui que répond, sans l’afficher, la décision de mettre le geste de salle au centre.

La cave comme argument

André Vrinat, fondateur de la Maison en 1946, avait pris dès l’origine une décision que l’on considérerait aujourd’hui comme une prise de position éditoriale : placer la Bourgogne à parité avec Bordeaux, à une époque où les grandes tables parisiennes n’accordaient au négoce bordelais qu’une suprématie non discutée. Cette rupture lui a ouvert des relations durables avec des domaines qui ne travaillent qu’en allocations confidentielles — Raveneau, Armand Rousseau, Leflaive. Soixante-dix-huit ans plus tard, ces flacons sont encore là, parmi les quelque 40 000 qui dorment en cave. Le livre de cave recense plus de 3 800 références.

Thomas Millet, chef sommelier, a construit son rapport au vin en dehors des circuits canoniques. Il cite Fred Niger du Domaine de l’Écu comme le déclencheur d’une vocation : « Sans formation dite classique, j’ai développé un rapport instinctif au vin. J’ai été marqué par Fred Niger du Domaine de l’Écu. Étant à un tournant de ma vie, il le remarqua, et arrêta notre dégustation pour ouvrir une bouteille. » Cette approche non académique — comprendre d’abord qui est en face, avant de choisir le flacon — est exactement ce que le menu des quatre-vingts ans met à l’épreuve.

Le menu comme coupe stratigraphique

Pour ses quatre-vingts ans, la Maison a construit un menu disponible jusqu’au 31 juillet, à 345 euros par personne. Six séquences, six accords. Le Cresson de fontaine et caviar osciètre s’ouvre sur un Champagne Brut Amour de Deutz 2015. Le Tourteau de Bretagne en rémoulade, sauce fleurette citronnée, est accompagné d’un Chablis Premier Cru Montée de Tonnerre de François Raveneau, millésime 2012 — une bouteille produite dans un domaine dont les allocations, justement, tiennent à l’histoire longue entre les Vrinat et la Bourgogne. L’Épeautre du Pays de Sault en risotto, cuisses de grenouilles dorées, reçoit un Pessac-Léognan Château La Mission Haut-Brion 1988. Le Chausson feuilleté de ris de veau aux morilles au vin jaune dialogue avec un Hermitage Blanc de Jean-Louis Chave 2013. La Crêpe Suzette — le plat que l’on vient voir autant que goûter — est servie sur un Sauternes Château d’Yquem 2005. La Marquise au chocolat conclut sur un Porto Vintage Fonseca 1985.

Ce n’est pas une reconstitution. Les plats ont été revisités par Sperandio, qui a fait de la lisibilité son principe de travail : « Ma cuisine est l’expression de mon ressenti du moment, des Hommes, des produits. Elle se veut lisible, libre, avec un soupçon d’inattendu. » Ce que le menu anniversaire teste, c’est la capacité d’une mémoire culinaire à ne pas se figer dans l’exactitude — à rester vivante sans se renier.

La Maison a traversé trois transmissions depuis 1946 : des Vrinat aux Gardinier en 2011, puis l’arrivée de Sperandio à la cuisine dix ans plus tard. À chaque passage, la question est la même. Non pas : que garder ? Mais : de quoi la continuité est-elle faite, concrètement — dans la marqueterie de paille d’une alcôve, dans l’allocation d’un domaine bourguignon, dans la décision de remettre une poêle sur un réchaud en salle ?

Quatre-vingt ans, au fond, c’est le temps qu’il faut pour que ces questions ne soient plus posées. Elles deviennent simplement la façon dont on travaille.

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