Home ModeGivenchy, le Snatch : ce que révèle une doublure retournée

Givenchy, le Snatch : ce que révèle une doublure retournée

by pascal iakovou
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Un sac se juge souvent à ce qu’on ne voit pas. Ici, la Maison Givenchy a décidé de montrer l’envers.


Le procédé est précis : le cuir veau grainé utilisé pour l’extérieur du Snatch est dit naturellement culbuté (naturally tumbled). Le culbutage consiste à passer le cuir dans un tambour chauffé avec de l’humidité : les fibres se contractent, le grain se prononce, et la surface obtient cette texture à relief caractéristique — plus vivante qu’un cuir lisse, moins accidentée qu’un cuir froissé. C’est une finition qui résiste : le grain culbuté supporte l’usage quotidien sans s’écraser, tout en conservant la souplesse propre au veau pleine fleur.

L’intérieur est en nappa contrastante — cuir à surface lisse, sans grain apparent, généralement issu d’agneau ou de veau plus fin, dont la douceur au toucher contraste avec la structuration de l’extérieur. Ce que la construction inside-out implique va plus loin qu’un jeu de matières : elle expose la doublure comme surface à part entière, visible au moment de l’ouverture. Le lunetta — terme de lutherie et de menuiserie désignant un demi-cercle de finition — apparaît en couleur contrastante à ce même moment. La pièce se révèle en deux temps.

Détail de construction : La chaîne métal qualifiée d’« organique » dans le communiqué de presse désigne probablement un maillage à forme irrégulière — ovale ou asymétrique — par opposition à une chaîne à maille carrée ou ronde standard. Ce choix technique détermine à la fois l’esthétique (moins géométrique, plus proche du bijou artisanal) et le comportement mécanique de la chaîne sur l’épaule : une maille organique répartit autrement le poids et pivote différemment sur la bandoulière. Le dossier ne précise pas le métal ni le traitement de surface au-delà de la disponibilité en or et argent.

Le contexte : une Maison en reconstruction

Le Snatch n’est pas un sac lancé dans la continuité d’une maison stabilisée. Givenchy a traversé quatre directeurs créatifs en moins de dix ans, oscillant entre glamour parisien et esthétique urbaine sans trouver de ligne suffisamment ancrée pour rivaliser avec la croissance de Celine ou Loewe au sein du même groupe LVMH. Sarah Burton arrive en septembre 2024 après une année sabbatique suivant son départ d’Alexander McQueen, avec une première collection Givenchy en mars 2025. Le Snatch est donc présenté dans la deuxième année de ce nouveau chapitre.

Burton a décrit sa méthode de travail autour du drapé et de la relation au corps : elle coupe sur la silhouette, laisse le vêtement exister sur une femme réelle avant de le figer. Le Snatch traduit cette logique en maroquinerie : une pièce dont les lignes — le cintre d’une veste, la forme d’une taille, la courbe d’un soutien-gorge, selon la note de la Maison — sont pensées comme extensions du corps plutôt que comme accessoires posés dessus.

Le nom lui-même, Snatch, mérite une note sobre : en anglais courant, le mot désigne un geste de saisie vif et rapide. En argot, ses connotations sont explicitement sexuelles — et la campagne signée David Sims ne cherche pas à l’ignorer. Burton, dont l’œuvre chez McQueen a régulièrement navigué entre vulnérabilité et puissance féminine, assume ici un registre sensuel sans le diluer dans l’euphémisme. C’est un choix de naming que l’on peut lire comme une déclaration de positionnement : Givenchy, sous cette direction, ne cherche pas la neutralité.

Ce que le Snatch dit de la trajectoire de la Maison reste encore à confirmer sur la durée. Un sac peut être une pièce ou une promesse. À ce stade, les deux lectures coexistent.

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