Le piano KIZASHI, ou ce qu’un contrat de licence change à la question du handicap

by PASCAL IAKOVOU
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Du 14 au 25 août, l’exposition « L’Art coûte que coûte » a réuni à Paris 80 œuvres de treize artistes membres d’APF France handicap. Au centre, un piano à queue recouvert d’une peinture. L’objet retient l’attention ; le contrat qui l’a rendu possible en dit davantage.

Le piano s’appelle KIZASHI. C’est un Shigeru Kawai SK-5, habillé de BIG STEP, une œuvre de l’artiste japonais SATO. Premier piano KAWAI à entrer dans cette exposition, organisée pour la troisième fois depuis 2022 par une association fondée en 1933, qui accompagne aujourd’hui plus de 35 000 personnes en France. Le 25 août, KAWAI a réuni autour de l’instrument quelque 350 invités, dont le ministre chargé des personnes en situation de handicap, et confié un récital à la pianiste Yuki Kinouchi, installée en Suisse.

Voilà pour la scène. Le mécanisme est ailleurs.

Une signature, pas un don

HERALBONY, qui fournit l’œuvre, n’est pas une association. C’est une entreprise japonaise qui gère sous licence de propriété intellectuelle plus de 2 000 œuvres réalisées par des artistes en situation de handicap, et les rémunère en royalties. La différence avec le mécénat n’est pas affaire de vocabulaire. Dans un partenariat de mécénat, l’entreprise donne et l’artiste reçoit. Dans un contrat de licence, l’artiste cède un usage délimité contre un pourcentage et conserve la propriété de son travail. Le premier dispositif produit de la reconnaissance. Le second produit du droit. SATO n’a pas prêté BIG STEP à KAWAI : il l’a concédée.

C’est aussi la raison d’être de HERALBONY EUROPE, ouverte à Paris en juillet 2024, première implantation de l’entreprise hors du Japon. Un modèle fondé sur la licence a besoin de marchés où la licence se vend. La France en offre les deux versants : un tissu associatif structuré et des entreprises acheteuses d’images.

Nathalie Caclard, responsable du programme culturel d’APF France handicap, en tire la conséquence sans détour : « Pour les artistes, voir leurs œuvres devenir des produits, être choisies puis intégrer le quotidien de quelqu’un constitue une manière de leur donner une nouvelle vie. » Le mot « produits » n’est pas un lapsus. C’est le cœur du dispositif.

Le modèle choisi dit quelque chose

Reste l’instrument. KAWAI n’a pas retenu son piano de concert, le SK-EX, mais un SK-5, modèle intermédiaire de la série Shigeru Kawai — une taille de salon, pas de scène. Toshinori Yasui, du département stratégie marketing et design, indique dans le communiqué de l’entreprise qu’« un instrument de musique n’est pas réservé aux musiciens expérimentés ; il peut également répondre au simple désir d’essayer, de découvrir et de s’exprimer ». Le choix du modèle suit la phrase : un piano que l’on approche plutôt qu’un piano que l’on affronte. On notera cependant que le final du 25 août a été confié à une professionnelle, et non aux visiteurs.

La série Shigeru Kawai a une histoire plus solide que l’opération parisienne : piano officiel du Concours international Tchaïkovski depuis 2002, elle est présente dans les grands concours internationaux, dont le Concours Chopin. Adosser un projet d’inclusion à cette gamme plutôt qu’à la gamme courante de l’entreprise n’est pas neutre. Cela place l’œuvre de SATO du côté du haut de catalogue, là où se joue la crédibilité de KAWAI auprès des professionnels.

Ce qui manque à l’édifice est ce qui manque à la plupart des opérations de ce genre : les chiffres. HERALBONY communique le nombre d’œuvres sous gestion, jamais les taux de royalties, ni la durée des cessions, ni la part reversée à l’artiste sur un objet vendu. Sans eux, impossible de dire si le modèle rémunère correctement les artistes ou s’il déplace seulement le vocabulaire de la charité vers celui du contrat. La structure juridique est la bonne ; son rendement reste invérifiable.

KAWAI aura cent ans en août 2027 et annonce vouloir consacrer le siècle suivant à une musique accessible à tous. Le test viendra après l’exposition. Si KIZASHI demeure une pièce unique circulant de vernissage en vernissage, l’opération relève de la communication d’entreprise, bien menée. Si l’instrument entre au catalogue, avec un prix, un numéro de série et une royaltie versée à SATO sur chaque exemplaire, alors la démonstration sera faite — et elle vaudra plus que l’exposition qui l’a lancée.


Détail — La série Shigeru Kawai est numérotée par taille, du SK-2 au SK-EX de concert. Le SK-5 occupe le milieu de gamme : assez d’autorité pour porter une signature d’artiste, assez de format pour entrer chez un particulier. Le choix décide du public autant que la peinture.

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