Avant que le voyage ne devienne un produit, il fut une transgression. « Le Parfum des Globes-trotteuses », la collection haute couture hiver 2026/2027 de Franck Sorbier, ne raconte pas des destinations mais des départs — ceux de femmes qui, au tournant du vingtième siècle, ont troqué la maison contre l’horizon.
Il y a une différence, que la mode contemporaine a largement effacée, entre voyager et partir. Voyager se planifie, se compare, se poste. Partir, au sens où l’entendaient certaines aventurières du début du vingtième siècle, relevait d’un choix bien plus radical : celui de quitter un monde qui n’avait pas prévu de rôle pour elles ailleurs que dans un salon. C’est cette tension-là, entre l’élégance et la rupture, que Franck Sorbier a choisi de coudre dans sa collection haute couture pour l’hiver 2026/2027, présentée à Paris sous le titre « Le Parfum des Globes-trotteuses ».
Le couturier situe son inspiration à l’aube du vingtième siècle, à l’époque où les Expositions universelles de Paris célébraient la découverte, l’artisanat et les cultures du monde entier avec l’enthousiasme un peu naïf d’un continent qui croyait encore tout comprendre en l’exposant sous verre. Mais Sorbier ne s’attarde pas sur les pavillons : il s’attache aux femmes qui, elles, ne se contentaient pas de regarder passer les cartes postales. Il imagine leurs trajectoires, des vies traversant continents, océans et civilisations avec une désinvolture qui n’était en réalité qu’un courage de tous les instants. « Guidées par la curiosité plutôt que par la destination », résume-t-il — une formule qui a le mérite de déplacer le sujet du voyage : ce n’est pas le lieu qui compte, c’est le fait même de s’y être autorisée.
La collection déroule ainsi une géographie sentimentale plutôt qu’un itinéraire : l’élégance feutrée des paquebots transatlantiques, la théâtralité contenue de l’Orient-Express, les caravanes de la Route de la Soie, jusqu’au silence des monastères du Tibet, du Népal et du Bhoutan. On pense, sans que Sorbier ait besoin de les nommer, à ces figures réelles qui ont donné corps à cet imaginaire — exploratrices, journalistes, orientalistes parfois excentriques, souvent solitaires, qui ont traversé des frontières que leur époque jugeait fermées aux femmes. Le vêtement, chez Sorbier, ne les costume pas rétrospectivement : il les prolonge, comme si la haute couture pouvait encore aujourd’hui habiller une intention plutôt qu’une silhouette.
Ce choix d’un imaginaire plutôt que d’une saison ou d’une couleur place la collection dans une lignée que Sorbier cultive depuis longtemps : celle d’une couture narrative, où chaque pièce fonctionne comme un chapitre plutôt que comme un simple look. À l’heure où le mot « voyage » est recyclé par toutes les campagnes publicitaires du luxe pour vendre un aéroport privé ou une carte de fidélité, revenir à la figure de la globe-trotteuse comme sujet politique autant qu’esthétique — une femme qui décide seule de sa propre trajectoire — a quelque chose d’un léger contrepied. La haute couture, discipline pourtant associée à l’immobilité du mannequin et à la lenteur de l’atelier, se retrouve chargée de raconter le mouvement, le départ, l’ailleurs.
Reste une question qui dépasse la seule collection : à une époque où le voyage est devenu accessible, tracé, documenté en temps réel, que reste-t-il de cette curiosité pure que Sorbier convoque comme un idéal perdu ? Peut-être que la haute couture, précisément parce qu’elle échappe au rythme et à la logique du tourisme de masse, est l’un des derniers endroits où l’on peut encore rêver de partir sans savoir où l’on va.






















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