Quand la machine apprend à lire la fatigue du chirurgien

by Pascal Iakovou
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À VivaTech, Inclusive Brains a présenté une neuro-IA multimodale capable de suivre en temps réel stress, attention, charge mentale et coopération en salle d’opération. Derrière la démonstration, une question plus vaste : si la médecine exige des gestes d’une précision extrême, pourquoi laisse-t-elle encore l’épuisement humain hors champ ?

Dans une salle d’opération, tout semble déjà mesuré. Le rythme cardiaque du patient, la tension, l’oxygénation, la profondeur de l’anesthésie, chaque signal biologique rejoint un écran, une courbe, une alerte. Le corps opéré est devenu lisible.

Le corps de celui qui opère, lui, reste longtemps invisible.

C’est dans cet angle mort qu’Inclusive Brains avance. Fondée à Marseille par le neuroscientifique Olivier Oullier et Paul Barbaste, la jeune pousse développe des interfaces cerveau-machine non invasives, pensées d’abord pour permettre à des personnes paralysées ou empêchées de communiquer, puis élargies à d’autres environnements critiques. Sa conviction tient en une phrase : ce n’est plus seulement à l’humain de s’adapter à la machine ; la machine doit apprendre à s’adapter à l’humain.

La précision n’est pas seulement dans la main

L’histoire commence avec des gestes impossibles rendus possibles. Une Formule 1 contrôlée sans les mains, un exosquelette piloté par commandes mentales, une torche olympique portée grâce à une interface cerveau-machine : autant de scènes qui frappent parce qu’elles relèvent presque du symbole. Mais leur portée réelle est ailleurs. Elles montrent qu’un signal cérébral, une expression faciale, un mouvement oculaire ou une variation physiologique peuvent devenir une forme d’intention exploitable.

Inclusive Brains ne parle pas ici d’implants ni de neurochirurgie invasive. Les capteurs mesurent l’activité électrique du cerveau, les mouvements des yeux, certains signaux corporels et, lorsque le contexte le permet, les expressions du visage ou la voix. Ces données sont ensuite croisées par des modèles d’intelligence artificielle pour estimer en temps réel des états comme le stress, l’attention, la charge mentale ou la fatigue.

Le passage à la chirurgie change la nature du sujet. Il ne s’agit plus de faire bouger un objet par la pensée, mais de comprendre ce qui se joue dans l’effort prolongé d’un professionnel exposé à une responsabilité extrême. Une intervention de sept heures n’est pas seulement une affaire de technique. C’est une endurance cognitive, une gestion fine de la pression, une coopération continue entre plusieurs personnes dont la coordination ne peut pas faiblir.

Le bloc opératoire comme atelier critique

Le choix de la chirurgie n’est pas anodin. Le bloc opératoire est l’un des environnements les plus contrôlés qui soient. Tout ajout technologique y est suspect tant qu’il n’a pas prouvé sa discrétion, son utilité, son innocuité. Un système qui bipe au mauvais moment, une alerte mal placée, une interface trop présente peuvent devenir des perturbations.

Inclusive Brains semble avoir compris cette règle élémentaire : dans les métiers de haute précision, la bonne technologie est souvent celle qui sait se tenir en retrait. Le retour d’information destiné au chirurgien n’est pas conçu comme une injonction permanente. Il peut être consulté, mais ne s’impose pas. Il accompagne sans interrompre.

C’est une nuance essentielle. La promesse n’est pas de remplacer le discernement du chirurgien par une métrique. Elle est de lui donner un miroir supplémentaire, au moment où la fatigue et la tension deviennent parfois difficiles à percevoir de l’intérieur. Respirer, faire une micro-pause, ajuster le rythme d’une équipe : ces gestes n’ont rien de spectaculaire. Ils peuvent pourtant peser lourd dans la qualité du soin.

Le Détail

La technologie présentée repose sur une approche multimodale : activité cérébrale, mouvements oculaires, signaux cardiaques, expressions faciales, voix ou mouvements corporels peuvent être combinés selon le contexte. L’intérêt n’est pas seulement d’accumuler des données, mais de permettre au système de rester fonctionnel même lorsqu’une modalité disparaît — par exemple lorsque le visage est masqué en chirurgie.

La santé mentale comme paramètre opératoire

Ce que cette démonstration révèle dépasse le cas du bloc. Depuis des années, le système de santé parle d’épuisement, de burn-out, de charge mentale des soignants. Mais ces mots restent souvent traités après coup, comme des conséquences RH ou psychologiques, rarement comme des paramètres opérationnels.

La neuro-IA multimodale déplace le regard. Elle suggère que la santé mentale d’un praticien n’est pas extérieure à la qualité du soin. Elle en fait partie. Non pas sous forme de surveillance punitive, mais comme une donnée de protection, à condition que sa gouvernance soit claire : qui voit quoi, quand, dans quel but, avec quel droit à l’oubli ?

C’est ici que le sujet devient sensible. Mesurer l’attention ou le stress peut servir à protéger. Cela peut aussi servir à contrôler. La frontière n’est pas technique ; elle est politique, médicale, managériale. Dans un hôpital, une clinique, une plateforme industrielle ou un cockpit, la même donnée peut être un garde-fou ou un outil de pression.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’entraîner de meilleurs modèles. Il est d’inventer un contrat d’usage acceptable. Une neurotechnologie responsable devra être aussi rigoureuse dans sa gouvernance que dans ses capteurs.

La science avant la performance

La phrase finale d’Olivier Oullier résume peut-être le mieux l’esprit du projet : la science d’abord, la technologie ensuite. Dans un paysage saturé de promesses sur l’IA, cette hiérarchie compte. Elle rappelle que les interfaces cerveau-machine ne valent pas par leur effet de scène, mais par leur capacité à servir des situations où l’humain ne peut pas être réduit à une variable d’exécution.

La chirurgie offre ici une leçon plus large. Les métiers d’excellence ne manquent pas seulement d’outils. Ils manquent parfois d’instruments capables de respecter leur complexité. Lire la fatigue d’un chirurgien, ce n’est pas diminuer son autorité. C’est reconnaître qu’un geste de très haute précision repose aussi sur un état intérieur, une attention disponible, une équipe synchronisée.

Demain, ces interfaces pourraient quitter le bloc opératoire pour rejoindre d’autres environnements critiques : chantiers, conduite, industrie, secours, défense, aéronautique. La question restera la même. Jusqu’où voulons-nous que la machine nous lise ? Et surtout, qui écrit les règles de cette lecture ?

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