Dans le 14ᵉ arrondissement de Paris, Arnaud Duhem a imaginé une adresse où l’hospitalité, la cuisine de Lucas Felzine et la cave composée par Loïc Mougène avancent dans une même direction. Aux Petits Parisiens, le verre ne vient pas simplement accompagner l’assiette : il participe pleinement au récit du repas.
Il existe des restaurants où la cuisine concentre toute l’attention, tandis que la salle et le vin interviennent comme des prolongements plus ou moins inspirés. Aux Petits Parisiens, cette hiérarchie paraît moins nette — et c’est précisément ce qui fait l’intérêt du lieu.
L’adresse repose sur la complémentarité de trois personnalités. Arnaud Duhem porte la vision d’ensemble, imagine le décor et veille à l’atmosphère de la salle. Lucas Felzine compose une cuisine saisonnière, précise et ouverte sur des influences cosmopolites. Loïc Mougène, enfin, orchestre le service et développe une cave pensée dans la durée.
Trois rôles distincts, mais une même ambition : faire du repas une expérience cohérente, chaleureuse et singulière.
La vision d’Arnaud Duhem
Aux Petits Parisiens, l’identité du restaurant commence bien avant l’arrivée des premières assiettes.
Arnaud Duhem a conçu le lieu comme un écrin vivant, attaché autant au confort qu’aux détails. Le zinc trentenaire occupe naturellement le centre de la salle. Autour de lui, les carreaux de ciment, les tables en bois et les banquettes dessinent une atmosphère élégante sans devenir solennelle.
Les arts de la table prolongent cette recherche : couverts en argent patiné, verres à digestifs choisis avec soin, coupes en argent destinées aux glaces et aux sorbets maison. Sur les murs, les objets chinés ne répondent pas à une simple logique décorative. Chacun possède une histoire qu’Arnaud Duhem aime raconter au fil du service.
Le luxe du lieu ne repose donc pas sur l’ostentation, mais sur l’attention. Celle portée à la lumière, aux matières, aux objets et à la manière de recevoir. En tête-à-tête, entre amis ou autour de la grande table ronde centrale, le restaurant conserve cette volonté de proximité et de convivialité.
Lucas Felzine, une cuisine du vivant
Le parcours de Lucas Felzine explique en partie la liberté de sa cuisine.
Le chef s’est formé auprès de William Ledeuil à Ze Kitchen Galerie, d’Alain Passard à L’Arpège, d’Anne-Sophie Pic à La Dame de Pic ou encore de Philippe Labbé au Shangri-La Paris. Entre 2014 et 2019, il a également dirigé Uma, adresse avec laquelle il a contribué à faire connaître la cuisine Nikkei auprès du public parisien.
Ces expériences lui ont permis de développer un langage personnel, nourri par la cuisine française, mais également par des techniques et des palettes aromatiques venues d’ailleurs.
Aux Petits Parisiens, cette ouverture ne conduit pas à l’accumulation. Lucas Felzine travaille d’abord le produit, sa saison, sa provenance et la manière dont il peut dialoguer avec d’autres saveurs. Les assiettes cherchent moins l’effet immédiat que l’équilibre entre familiarité et surprise.
« La cuisine dépasse la simple nutrition. Cuisiner, c’est prendre soin », explique le chef.
Cette conviction se traduit par une cuisine attentive aux producteurs, aux éleveurs et aux artisans. Chaque ingrédient doit avoir une fonction, mais aussi une histoire. Les plats sont conçus comme des compositions où le territoire français peut rencontrer le miso, le shiso, l’hibiscus ou le saké sans perdre sa lisibilité.
La cave comme projet de long terme
La cave imaginée par Loïc Mougène constitue l’autre grande écriture des Petits Parisiens.
Ancien propriétaire de La Robe et Le Palais, il ne conçoit pas la carte des vins comme un inventaire figé. Elle se construit progressivement, domaine après domaine, en fonction des rencontres, des allocations disponibles et de la capacité des bouteilles à accompagner la cuisine de Lucas Felzine.
Au moment de la présentation de la carte printanière, la cave réunissait environ 180 références. Des domaines emblématiques des vins naturels et vivants — Gramenon, Stéphane Tissot, Prieuré Roch, Dard & Ribo, Foillard ou le confidentiel Petit Domaine de Gimios — y côtoyaient des signatures plus classiques comme La Grange des Pères, Roc d’Anglade, Lucien Lemoine, Henri Boillot, Georges Vernay ou le Domaine Delaporte à Sancerre.
L’opposition habituelle entre vins naturels et grands classiques perd ici une partie de son intérêt. Le critère déterminant reste la justesse : celle du vigneron, du millésime et de l’accord avec le plat.
Loïc Mougène développe également la cave avec une perspective de long terme. L’intégration régulière de nouveaux domaines doit permettre de constituer progressivement des verticales et d’observer l’évolution d’un vin à travers plusieurs millésimes.
La cave devient ainsi une forme de bibliothèque. Chaque bouteille constitue un chapitre, chaque domaine une voix, chaque accord une manière différente de lire l’assiette.
Au-delà du vin
Cette exigence se prolonge jusqu’aux digestifs.
Les whiskies Orcines de Pierre Tissandier voisinent avec un Bas-Armagnac 1982 du Domaine de Jouanda, proposé en pot gascon de 2,5 litres. Le Calvados 2010 de la Maison Huard adopte le même format, aux côtés de Chartreuses, de rhums et d’autres alcools sélectionnés pour leur caractère.
Là encore, la rareté ne suffit pas. Une bouteille n’a de sens que lorsqu’elle s’inscrit dans le moment du repas et prolonge l’expérience sans la déséquilibrer.
Une même grammaire, de l’assiette au verre
Lucas Felzine décrit la cuisine comme un dialogue entre le temps, la matière, le territoire et la mémoire humaine. Cette réflexion pourrait également définir le travail mené par Loïc Mougène autour du vin.
Le cuisinier transforme les produits sans effacer leur origine. Le sommelier construit une cave capable d’évoluer et de se raconter dans la durée. Arnaud Duhem réunit ces deux écritures dans un lieu où la salle, le décor et le service participent eux aussi à l’expérience.
Aux Petits Parisiens, la cuisine et la sommellerie ne se contentent donc pas de se répondre. Elles partagent une même grammaire : celle du produit, du temps, de la transmission et de l’attention portée au détail.
Dans un Paris où l’accord mets-vins reste encore trop souvent pensé après l’assiette, cette cohérence mérite d’être remarquée.
Crédit photographique : © Marielle Gaudry




























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