À Puisseguin-Saint-Émilion, Château Clarisse ne traite plus le chardonnay comme une curiosité. Cinq ans après les premières plantations, le cépage entre dans une phase de déploiement qui dit quelque chose de plus large sur Bordeaux : face à des cycles végétatifs plus rapides et à des étés plus secs, certains domaines commencent à redessiner leurs équilibres sans renoncer à leur lecture du terroir.
Le 17 août 2026, Château Clarisse ouvrira sa cinquième vendange de chardonnay. Le calendrier est déjà un signal. Les raisins ont atteint leur maturité optimale trois jours plus tôt qu’en 2025, après un printemps rapidement chaud et un été particulièrement solaire. Dans un vignoble longtemps structuré autour de repères relativement stables, cette précocité oblige à faire de la date de récolte un outil de précision à part entière.


L’enjeu, ici, n’est pourtant pas seulement climatique. Lorsque les premières vignes de chardonnay sont plantées en 2020, l’expérience reste modeste. La récolte initiale, en 2022, donne un peu plus de trois cents bouteilles, volontairement non commercialisées. Quatre ans plus tard, le domaine compte 4,3 hectares plantés, répartis sur cinq parcelles. Pour la première fois, plus d’un hectare entre en production lors de cette vendange 2026. En 2027, ce seront deux hectares. À terme, le chardonnay devrait représenter près de 30 % du vignoble.
Cette progression change la nature du projet. Un cépage d’essai devient un axe de développement. Elle repose sur le travail conjoint de Julien Viaud, ingénieur agronome et œnologue, et de Tiphanie Bondu Ballateau, responsable de chai. La parcelle 7A, cinquante ares plantés en 2022, rejoint cette année les parcelles 1 et 2B. La montée en puissance n’est donc pas abstraite : elle se lit dans une chronologie parcellaire, dans des surfaces et dans un calendrier de mise en production.
Le point le plus intéressant reste peut-être le choix même du chardonnay à Puisseguin-Saint-Émilion. Le cépage n’appartient pas à l’image contemporaine de Bordeaux, encore moins à celle du Libournais. Château Clarisse l’installe pourtant sur un plateau argilocalcaire marqué notamment par la présence de calcaire à astéries. Ce sol, capable de retenir une partie de l’humidité disponible, devient central dans un millésime soumis à la chaleur et à la contrainte hydrique. Selon le domaine, il a permis de conserver une maturation régulière et la fraîcheur recherchée par l’équipe.
Le geste n’est pas entièrement sans précédent. Avant la crise du phylloxéra, à la fin du XIXe siècle, des vins blancs étaient déjà produits dans le secteur de Saint-Émilion. Il serait excessif d’y voir une continuité directe, tant les cépages, les pratiques et les conditions de production ont changé. Mais ce rappel historique évite de réduire le projet à une simple importation bourguignonne. Il replace plutôt le blanc dans un territoire dont la mémoire viticole est plus mouvante qu’on ne le suppose.
C’est là que l’expérimentation devient culturellement intéressante. Bordeaux a longtemps construit sa puissance sur la stabilité de ses classifications, de ses assemblages et de ses appellations. Or le changement climatique remet moins en cause cette architecture qu’il ne pousse certains acteurs à explorer ses marges. Planter un autre cépage ne signifie pas abandonner un terroir ; cela peut au contraire conduire à le relire avec davantage d’attention.
Chez Château Clarisse, cette relecture reste encore à documenter dans le verre. Les volumes commercialisés, les choix d’élevage, les rendements et le profil analytique du vin ne sont pas détaillés à ce stade. C’est précisément ce qui rend la suite importante. Si le chardonnay doit atteindre près d’un tiers du vignoble, la question ne sera bientôt plus de savoir s’il peut pousser à Puisseguin, mais quelle identité le domaine sera capable de lui donner.
Dans un Bordeaux confronté à des vendanges plus précoces et à des étés plus contraignants, le futur se jouera peut-être moins dans les ruptures spectaculaires que dans ce type de déplacements progressifs : une parcelle, puis une autre, jusqu’à ce qu’une expérimentation devienne une nouvelle lecture du lieu.


























