Alexis Mabille : l’art de ne jamais trancher

by PASCAL IAKOVOU
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Chez Alexis Mabille, une silhouette n’est jamais tout à fait ce qu’elle donne à voir en premier lieu. Pour l’automne-hiver 2026-2027, le couturier construit sa collection « Dual » comme une série de doubles fonds : un geste, une ouverture, un retournement, et la même robe raconte soudain une autre histoire. Plus qu’une prouesse de construction, c’est une manière de dire que personne, aujourd’hui, ne tient plus dans une seule silhouette.

Le principe tient en une question, que la maison pose en préambule de sa collection : pourquoi le vêtement devrait-il rester figé ? Chez la plupart des couturiers, la métamorphose est affaire de vestiaire — on change de robe pour changer d’humeur. Alexis Mabille choisit une voie plus radicale : faire cohabiter deux récits dans un seul objet. Le dessin ne change pas, la structure non plus, mais un geste suffit à faire basculer la lecture. Une ouverture se referme différemment, un pan se retourne, un volume s’inverse, et la matière change de statut sous les yeux de qui regarde. Ce n’est pas un tour de magie textile : c’est une manière de refuser qu’une pièce de haute couture ne dise qu’une seule chose.

Le principe du vêtement réversible n’est pas neuf en soi : le prêt-à-porter le pratique depuis longtemps, du trench doublé aux vestes bombers à deux faces, où la double fonction répond avant tout à un besoin pratique — s’adapter à la météo, multiplier les usages d’une même pièce en voyage. Ce qui distingue Dual de cette tradition utilitaire, c’est que la deuxième lecture n’y est jamais un simple secours de commodité. Chez Alexis Mabille, les deux faces d’un même modèle portent une intention égale, pensée dès le dessin, et non une version pratique venant compléter une version esthétique.

Ce parti pris technique porte une idée bien plus large que la simple prouesse d’atelier. La maison le formule sans détour : cette dualité dépasse l’habit pour raconter la multiplicité de l’individu. On y reconnaît, en filigrane, une lecture assez juste de la manière dont on habite le monde aujourd’hui — non plus dans un registre unique tenu du matin au soir, mais dans une alternance permanente de postures. Puissante en réunion, vulnérable le soir venu. Sévère dans un rôle, sensuelle dans un autre. Ces contraires ne se succèdent plus dans des vestiaires séparés : ils se superposent, parfois dans la même heure. Alexis Mabille ne les met pas en scène l’un après l’autre. Il les fait tenir ensemble, dans un seul vêtement, sans que l’un efface l’autre.

Ce qui distingue cette approche d’un simple exercice de style réversible — un classique des ateliers, souvent réduit à un argument commercial — c’est le refus d’une hiérarchie entre les deux lectures. Aucune des deux faces d’un modèle Dual n’est présentée comme la version principale et l’autre comme une option de secours. Minimaliste ou extravagante, sombre ou lumineuse : les deux versions sont couture au même titre, pensées avec la même exigence de matière et de finition.

Ce parti pris a un coût invisible mais bien réel pour les ateliers : il n’existe plus, dans une collection Dual, de véritable envers. Chaque doublure, chaque point caché, chaque finition doit être traitée avec la même exigence que ce qui, ailleurs, resterait la face présentée en premier. C’est une manière discrète de faire de la haute couture ce qu’elle prétend être depuis toujours — un travail où rien n’est fait à moitié, même ce qui ne sera vu qu’à l’occasion d’un geste.

Reste une question que la collection laisse volontairement ouverte : un vêtement qui change de sens selon le geste de celle qui le porte appartient-il encore tout à fait à son couturier, ou glisse-t-il, l’instant d’un retournement, du côté de qui le porte ? Alexis Mabille ne tranche pas — et c’est sans doute le geste le plus cohérent qu’il pouvait faire avec une collection qui a fait de l’indécision une vertu.

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