Ce qu’un laboratoire pharmaceutique vient de montrer sur une scène de VivaTech en dit plus sur la maturité réelle d’une organisation face à l’IA que n’importe quel communiqué de Maison.
Sur la scène de VivaTech, un homme sort son téléphone, ouvre une application nommée Concierge, et improvise. Il joue un commercial du laboratoire Sanofi qui s’apprête à rencontrer une praticienne, l’interrompt trois fois, change d’angle, demande un mail au lieu d’une réponse orale. L’assistant ne se trouble pas : il connaît déjà le profil du patient, l’historique du médecin, l’objection probable. Rien dans la scène n’est spectaculaire. C’est précisément ce qui la rend instructive.
Car ce que la démonstration ne montre pas — et que ses deux protagonistes, Emmanuel Frenera, directeur digital de Sanofi, et Love Kotari, responsable IA chez Snowflake, ont fini par raconter — est plus intéressant que l’agent lui-même : il a fallu cinq ans avant d’avoir le droit d’en arriver là.
L’infrastructure avant le geste
Le luxe parle beaucoup d’intelligence artificielle en ce moment. Pilotes, partenariats, « transformation digitale » : le vocabulaire circule plus vite que les usages réels, et c’est précisément le sujet de la Fracture Silencieuse — cet écart, rarement assumé en public, entre le discours d’une Maison sur sa modernité technologique et l’état réel de sa donnée.
Sanofi n’a rien à vendre au secteur du luxe et ne s’y adresse pas. C’est justement ce qui rend son témoignage utile comme contre-exemple : l’entreprise n’a aucune raison d’embellir son récit. Frenera le dit sans détour : il y a cinq ans, les données du groupe vivaient dans ce qu’il appelle des « data dumps » — des dépôts fragmentés, sans gouvernance commune. La décision a été de tout consolider sur une plateforme unique avant de songer à quoi que ce soit d’intelligent. Le premier résultat de cet investissement, après plusieurs années de travail, n’a pas été un agent ni même un modèle prédictif. C’était un tableau de bord. Une vue d’ensemble, enfin possible, sur une donnée qui ne l’avait jamais été.
Ce n’est qu’en 2025, soit après ce socle, que Sanofi et Snowflake ont commencé à construire ce qui devient aujourd’hui Concierge. L’agent n’est pas arrivé en premier. Il est arrivé en dernier — la récompense d’un travail de plomberie qui n’intéresse personne en conférence.
Ce que l’agent doit savoir taire
La tentation, pour une Maison, est de raconter l’histoire à l’envers : commencer par l’usage qui impressionne et laisser deviner le reste. Le risque n’est pas seulement narratif. Love Kotari insiste sur un point technique précis, qui mérite d’être isolé.
Le Détail. Chaque agent déployé chez Sanofi reçoit une identité propre, un rôle défini et un périmètre d’accès audité — distinct de celui d’un autre agent ou d’un autre service. Lors de la démonstration, Kotari précise qu’invoquer le même assistant depuis son propre compte produirait une réponse différente, faute des mêmes privilèges. La gouvernance ne se négocie pas après coup : elle est la condition d’accès à l’agent, pas une couche ajoutée dessus.
Cette discipline a un coût qu’aucune Maison n’a intérêt à minimiser si elle s’y engage à son tour : transformer une équipe entière de « personnes qui interrogent des systèmes » en « personnes qui encadrent des agents autonomes », selon les mots de Kotari, suppose d’abord de savoir qui peut voir quoi, et de pouvoir le prouver. Pour une industrie aussi formelle sur la protection du patrimoine immatériel que le luxe — recettes, gestes, fichiers clients, archives de création —, l’enjeu devrait résonner sans traduction.
Le chiffre qui ne flatte personne
Le secteur pharmaceutique avance avec un handicap que le luxe n’a pas : Frenera rappelle qu’il faut de dix à douze ans pour faire passer une molécule du laboratoire au patient, avec un taux d’échec de 90 %. C’est cette contrainte, et non un effet de mode, qui a poussé Sanofi vers la simulation et la donnée gouvernée — une question de survie économique plus que d’image. Le luxe, lui, n’a pas cette pression mécanique. Il peut se permettre d’annoncer un pilote sans jamais publier le bilan. C’est sans doute pour cela que le silence stratégique y est plus confortable qu’ailleurs : rien n’oblige une Maison à dire si son agent fonctionne, ou seulement s’il existe.
Le seul chiffre que Kotari avance sur l’usage réel de Concierge — un gain de charge d’environ 40 % pour les commerciaux de terrain — n’a de valeur que parce qu’il est rattaché à un outil nommé, en production, démontré en direct devant un public. Une Maison de luxe annoncerait-elle un chiffre comparable dans les mêmes conditions, sur scène, avec le risque que l’outil bégaie devant témoins ? La question reste ouverte, et c’est précisément ce qui distingue une démonstration d’une déclaration d’intention.
Une leçon que personne n’a envie d’entendre
Frenera referme l’échange sur une remarque qui devrait inquiéter quiconque pense que le sujet de la donnée se referme une fois pour toutes : la donnée « prête pour l’IA » ne sera jamais un état acquis, dit-il, mais une « poursuite sans fin » — la donnée continuera de vivre dans des fichiers Excel non consolidés, quelle que soit la maturité de l’organisation. Ce n’est pas un aveu d’échec. C’est une mise en garde contre l’idée qu’un audit ou une plateforme suffiraient à clore le dossier.
Pour une Maison qui voudrait suivre une trajectoire comparable, la question n’est donc pas de savoir si elle a « de l’IA », mais si elle accepterait de passer cinq ans à ranger sa donnée avant de pouvoir s’en vanter. Combien de Maisons publieraient ce calendrier ? Combien préféreraient, au contraire, sauter directement à la démonstration — et laisser deviner ce qu’il y a, ou non, derrière l’écran ?

