Boucheron et l’onyx : quand la pierre cesse d’être sertie

by Pascal Iakovou
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Depuis 1968, le Serpent Bohème repose sur une constante formelle : un motif en goutte d’or, bordé de perles granulées, avec une pierre enchâssée en son centre. La quartz rose, le diamant, le topaze bleu — la collection accumule les versions, mais la logique reste la même. La pierre tient le milieu. L’or encadre.

La collection présentée en mai 2026 modifie ce rapport de deux façons distinctes.

La première concerne douze pièces où l’onyx prend la place des pierres colorées habituelles. L’onyx facetté — opaque, d’un noir dense — introduit une résistance visuelle que les pierres translucides n’offraient pas. Bagues, bracelets, boucles d’oreilles et montres partagent cette même substitution : le motif en goutte accueille désormais une matière qui absorbe la lumière plutôt que de la traverser. Le dialogue entre l’or jaune poli et cette surface noire fonctionne sur la saturation du contraste.

La seconde inflexion est plus radicale. Trois créations abandonnent tout sertissage : pendentif, boucles d’oreilles et bague reprennent la silhouette du Serpent Bohème mais leur cœur est en or poli, sans pierre. La matière dorée, habituellement réduite à l’armature, devient l’objet lui-même.

Détail technique

Sur les quatre pièces architecturées par Claire Choisne, Directrice des créations de Boucheron, l’onyx et l’or coexistent sans que l’un sertisse l’autre. Le collier en est l’illustration la plus lisible : la chaîne torsadée est composée pour moitié de maillons en onyx, pour moitié de maillons en or, raccordés en leur centre par un pendant en goutte mi-onyx mi-or. Deux matières, une seule pièce, aucune hiérarchie formelle entre elles.

Ce glissement n’est pas anodin dans le vocabulaire de la joaillerie. Sertir une pierre, c’est lui reconnaître un statut de sujet — l’or est au service de la pierre. Supprimer le sertissage ou mettre les deux matières sur un pied d’égalité, c’est affirmer que la pièce tient autrement, par sa construction et ses proportions plutôt que par la valeur de ce qu’elle contient.

Boucheron, première maison à avoir posé boutique place Vendôme au XIXe siècle, construit depuis 1858 une grammaire joaillière sur la tension entre l’audace formelle et la continuité des motifs. La collection onyx-or jaune s’inscrit dans cette tradition : non pas rupture, mais reformulation d’une équation déjà connue.

La question que pose cette collection — peut-on traiter l’or comme une matière optique à part entière, au même titre que la pierre ? — ne trouvera pas de réponse dans un dossier de presse. Elle se lira sur la pièce portée, dans la façon dont la surface polie capte ou renvoie la lumière selon l’angle.

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