Depuis les années 1960, la silhouette dite « Flûte à Corset » appartient au paysage visuel de la Provence viticole. Imaginée par Monique Matton, fille du fondateur Gabriel Farnet, cette bouteille associée à la cuvée M Rosé de Minuty a progressivement dépassé sa fonction première pour devenir un signe graphique régional. En 2026, la Maison poursuit cette logique patrimoniale avec une édition limitée confiée à l’artiste italienne Lucia Vinti — moins une opération décorative qu’un travail autour de la mémoire sensorielle méditerranéenne.
Le sujet n’est pas seulement esthétique. Depuis 2018, Minuty invite chaque année un artiste à intervenir sur sa bouteille M Rosé, transformant un objet de consommation saisonnier en surface d’expression culturelle. Cette continuité révèle une évolution plus large du vin provençal : le passage d’un simple produit touristique à un marqueur d’art de vivre exportable, capable de dialoguer avec l’illustration contemporaine, la gastronomie et le design vernaculaire.
Lucia Vinti, diplômée de l’Université de Brighton, développe une pratique mêlant crayon, peinture et collage. Son vocabulaire graphique — fruits, feuillages, grappes, fragments de table d’été — ne cherche pas l’abstraction conceptuelle. Il travaille plutôt la sensation immédiate : celle du marché méditerranéen, des pigments chauffés par le soleil, des nappes à carreaux et des assiettes partagées.
La résidence d’une semaine organisée sur la Presqu’île de Saint-Tropez éclaire davantage le projet. L’artiste y découvre les archives du Domaine, les paysages viticoles et surtout les usages locaux : marchés, cuisine estivale, sociabilité de terrasse. Là encore, l’intérêt réside moins dans le récit promotionnel que dans la manière dont certaines maisons provençales cherchent aujourd’hui à transformer leur territoire en langage visuel cohérent.
Le détail le plus pertinent se situe peut-être ailleurs : dans le dialogue explicite entre dégustation et cuisine. L’illustration de la bouteille s’inspire directement du profil aromatique du vin — fruits rouges, pêche blanche, fraîcheur acidulée — et se prolonge par une recette de tarte aux pêches développée autour des mêmes notes gustatives. Cette logique « du verre à l’assiette » traduit une mutation intéressante du rosé de Provence contemporain : il ne se présente plus seulement comme vin d’apéritif estival, mais comme élément d’un récit culinaire global.
Sur le plan technique, la cuvée reste fidèle aux équilibres classiques de l’appellation. L’assemblage associe 60 % de Grenache, 20 % de Syrah, 15 % de Cinsault et 5 % de Tibouren. Les raisins proviennent de terroirs continentaux et maritimes des Côtes de Provence. La vinification repose sur un pressurage suivi d’une fermentation à basse température, sans fermentation malolactique afin de préserver tension et fraîcheur aromatique.
Le résultat revendique une robe pâle aux nuances de pétales de rose, un nez construit autour des fruits rouges et des fruits à chair blanche, puis une bouche vive et persistante. Rien de spectaculaire ici. Plutôt une recherche de lisibilité — ce qui explique probablement la permanence de Minuty dans le paysage provençal depuis près de quatre-vingt-dix ans.
Détail intéressant : la bouteille elle-même reste au centre du dispositif. À une époque où le vin multiplie les collaborations événementielles rapidement oubliées, Minuty continue d’utiliser un contenant historiquement identifiable comme support de continuité. La « Provençale » dessinée dans les années 1960 devient ainsi un objet de transmission graphique autant qu’un emballage. Dans le secteur du vin, peu de formes verrières régionales auront connu une telle diffusion culturelle.
L’édition Lucia Vinti raconte finalement autre chose qu’un simple rosé d’été. Elle documente une évolution plus discrète : la manière dont certaines maisons provençales utilisent aujourd’hui l’illustration, la gastronomie et le territoire pour construire un imaginaire méditerranéen cohérent, exportable et immédiatement reconnaissable.









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