OHMAI, ou le jour où l’IA a demandé un corps

by Pascal Iakovou
0 comments

À VivaTech, Datasection a présenté OHMAI, un compagnon IA physique capable d’orchestrer plusieurs modèles derrière une seule interaction. Derrière l’objet, une question plus vaste apparaît : que devient l’intelligence artificielle lorsqu’elle cesse d’être une fenêtre de chat pour devenir une présence ?

Il tenait dans une main. Ni spectaculaire, ni métallique, ni volontairement futuriste. Plutôt un petit objet posé sur scène, à mi-chemin entre le robot domestique et le confident de bureau. Datasection, société japonaise spécialisée dans l’infrastructure IA, n’a pas présenté OHMAI comme un gadget. Son fondateur, Nori Ishihara, a préféré une autre formule : l’intelligence artificielle aurait atteint un point où son principal obstacle ne serait plus sa capacité à raisonner, coder, analyser ou produire, mais son absence de présence.

La phrase pourrait sembler excessive. Elle dit pourtant quelque chose de juste sur le moment actuel de l’IA. Depuis deux ans, l’industrie a organisé sa compétition autour des modèles : plus rapides, plus larges, plus multimodaux, plus capables. Mais l’usager, lui, ne pense pas en modèles. Il pense en tâches. Il veut organiser un voyage, répondre à ses messages, préparer une réunion, créer une histoire pour son enfant, suivre ses habitudes de santé ou négocier un service. Il ne veut pas choisir entre plusieurs intelligences. Il veut que l’intelligence choisisse pour lui.

C’est précisément la promesse d’OHMAI : un petit appareil donnant accès, via un compte unique, à plusieurs modèles d’IA, avec une sélection automatique de celui jugé le plus adapté à la demande. OHMAI Lite est annoncé à 9,99 dollars, OHMAI Pro à 99,99 dollars, avec un abonnement mensuel à 3,99 dollars pour le compte. Le prix n’est pas un détail secondaire. Il participe au discours : faire de l’intelligence artificielle personnelle non plus un privilège d’expert, mais une commodité quotidienne.

La fatigue du chatbot

Le chatbot a été la grande interface d’entrée de l’IA générative. Il a rendu l’intelligence artificielle visible, accessible, presque familière. Mais il a aussi imposé son propre langage : ouvrir une fenêtre, formuler une requête, choisir un outil, copier un résultat, relancer, comparer, ajuster.

L’utilisateur est encore l’intégrateur. C’est lui qui transporte les réponses d’un modèle à l’autre. Lui qui décide s’il faut utiliser un outil de texte, d’image, de recherche, de planification ou de code. Lui qui apprend, parfois malgré lui, à penser comme un opérateur de machines.

Datasection formule ici une critique importante : le problème de l’IA n’est plus seulement dans le modèle, mais dans le seuil d’usage. Tant que l’intelligence reste enfermée dans une interface à solliciter, elle demeure intermittente. Elle intervient quand on l’appelle. Elle n’accompagne pas encore.

OHMAI tente de déplacer cette logique. L’IA ne serait plus un onglet que l’on ouvre, mais une présence que l’on autorise. Une forme d’intelligence ambiante, capable de mémoriser des habitudes, de comprendre une manière de communiquer, de lire un contexte, puis d’agir dans l’environnement numérique et physique.

Le retour discret de l’objet

Il y a quelque chose de paradoxal dans cette séquence. Après quinze ans de domination du smartphone, l’intelligence artificielle semble rouvrir la question du hardware. Pourquoi un objet dédié, alors que l’application mobile paraît déjà tout absorber ?

La réponse de Datasection tient en un mot : confiance. Selon Nori Ishihara, OHMAI aurait été conçu autour de principes que l’IA elle-même aurait contribué à hiérarchiser : accessibilité, confort, collaboration, adoption, intégration durable. Non pas impressionner, mais rassurer. Non pas briller, mais s’installer.

Cette rhétorique mérite d’être observée avec prudence. L’idée d’un objet “guidé par l’IA” appartient aussi au registre de la mise en scène. Mais elle révèle un basculement réel : la prochaine bataille de l’IA ne portera pas seulement sur la puissance, mais sur l’acceptabilité intime. Un assistant qui connaît votre agenda, vos messages, vos préférences, vos déplacements et vos habitudes doit d’abord être toléré dans votre espace mental.

Le design devient alors moins une question d’esthétique qu’une diplomatie. Trop technologique, l’objet inquiète. Trop enfantin, il décrédibilise. Trop présent, il dérange. Trop discret, il devient inutile. OHMAI cherche ce point d’équilibre : une présence assez visible pour exister, assez douce pour ne pas imposer sa technologie.

L’agent comme double opérationnel

Le moment le plus intéressant de la présentation n’était pas la démonstration musicale finale, mais la vision des agents parlant à d’autres agents. Scott Trowbridge, Chief Business Officer de Datasection, a décrit une trajectoire en trois temps : les modèles isolés, les workflows multimodaux, puis l’IA personnelle multisensorielle.

Dans cette troisième phase, l’agent ne se contente plus de produire une réponse. Il agit. Il trie des emails, prépare une réunion, rédige dans le ton de l’utilisateur, coordonne des calendriers, négocie avec des prestataires, organise un trajet, poursuit une histoire du soir, adapte un exercice scolaire aux centres d’intérêt d’un enfant.

La promesse est séduisante : réduire la friction invisible de la vie quotidienne. Mais elle ouvre aussi une question plus exigeante. Si l’agent agit pendant que l’utilisateur dort, au nom de quelles préférences agit-il ? Quelle marge de négociation possède-t-il ? Quelle part de la décision reste humaine ? Et surtout, qui contrôle la mémoire qui rend cet agent réellement personnel ?

Le luxe connaît déjà cette question, sous une autre forme. Un grand concierge ne vaut pas par la quantité de services qu’il propose, mais par la justesse de ce qu’il comprend sans avoir besoin de l’expliquer deux fois. Il sait quand intervenir, quand disparaître, quand proposer, quand se taire. L’IA personnelle vise exactement cette frontière : transformer l’automatisation en attention.

Le Détail

OHMAI repose sur une logique d’orchestration multi-modèles : l’utilisateur ne choisit pas le modèle d’IA à mobiliser. Le système sélectionne automatiquement l’intelligence jugée la plus pertinente selon la tâche demandée, via un compte unique annoncé à 3,99 dollars par mois. C’est moins une innovation de modèle qu’une innovation d’interface : la complexité technique disparaît derrière une relation continue.

La nouvelle guerre de l’interface

Depuis le lancement public des grands modèles conversationnels, l’IA a souvent été pensée comme un espace de production : produire du texte, des images, du code, des résumés, des idées. OHMAI suggère autre chose : l’IA comme système de médiation entre l’individu et le monde.

Si cette vision se confirme, l’enjeu ne sera plus seulement de savoir quelle intelligence répond le mieux, mais quelle intelligence nous représente le mieux. L’agent personnel deviendrait alors une sorte de secrétaire, de majordome, de mémoire auxiliaire et de négociateur discret. Une extension de soi, mais une extension opérée par une infrastructure privée.

La formule “AI for everyone” est séduisante. Elle appelle cependant une contrepartie : une IA vraiment personnelle ne peut pas être seulement pratique. Elle doit être gouvernable. L’utilisateur doit pouvoir savoir ce qui est retenu, ce qui est oublié, ce qui est transmis, ce qui est décidé seul et ce qui exige validation.

La prochaine frontière de l’intelligence artificielle ne sera donc peut-être pas le modèle le plus puissant. Ce sera le modèle le plus digne de confiance lorsqu’il cessera de répondre dans une fenêtre et commencera à agir dans nos vies.

OHMAI n’est peut-être qu’un premier objet. Mais il pose déjà la bonne question : lorsque l’IA aura enfin quitté l’écran, saurons-nous encore distinguer l’assistance de la délégation ?

ChatGPT Image Jun 22 2026 10 12 12 AM 6 1

Cette publication est également disponible en : English (Anglais)

Related Articles